La faute à Karl Marx

My Queen Karo est le guide de survie de la progéniture des enfants d’un siècle fou.<br />
Photo: Fun films My Queen Karo est le guide de survie de la progéniture des enfants d’un siècle fou.

Les baby-boomers n'ont qu'à bien se tenir: leur descendance commence elle aussi à prendre de l'âge et semble vouloir régler ses comptes avec une enfance chaotique au parfum de patchouli, où les slogans révolutionnaires remplaçaient les berceuses. La chose était patente dans La Faute à Fidel, de Julie Gavras, ou Together, de Lukas Moodysson. C'est ainsi que l'on dénote, avec bonheur, plusieurs parallèles devant My Queen Karo, de la cinéaste belge Dorothée van den Berghe.

Là encore, la part autobiographique semble indéniable dans le portrait de cette petite famille échouée dans un squat d'artistes d'Amsterdam en 1974; cela fourmille de détails croustillants et de situations aux limites du burlesque, trop échevelées pour ne sortir que de la tête d'un scénariste aussi compétent que malveillant. Dans cette turbulente commune au coeur d'un quartier en proie à la spéculation (et donc au pic des démolisseurs), la jeune Karo (attachante Anna Franziska Jäger), 10 ans, préfère se réfugier dans son imagination pour trouver un calme jamais possible dans sa demeure. Comme les murs semblent un concept bourgeois, tous les couples copulent au vu et au su de tous, enfants compris...

Pour cette petite Belge traînée à Amsterdam par ses parents qui rêvent de liberté (et sans doute pour fuir les huissiers, ce qui n'est jamais très clair), cette existence désordonnée devient carrément insoutenable lorsque son père Raven (Matthias Schoenaerts, le physique de l'emploi), un marxiste exalté, décide d'installer sa nouvelle amante et ses deux enfants dans leur espace déjà surpeuplé. Dalia (Déborah François, gracieuse et émouvante), sa mère, une costumière timide qui subit tout cela par amour plus que par conviction, distille un malaise qui va se répandre à tout le groupe, accentué par les menaces d'un propriétaire qui attend son argent, pas le matin du grand soir.

La mélancolie dégoulinante et les tubes à la chaîne, très peu pour Dorothée van den Berghe. Bien sûr, les accoutrements colorés des personnages suffisent à déclencher les rires, ou les souvenirs..., mais la cinéaste évite la folklorisation excessive d'une époque qui, il est vrai, se prête à tous les débordements esthétiques. Même chose pour la musique, jamais racoleuse, car le récit n'est pas ponctué de vieux succès pour masquer un rythme traînant ou des enjeux dramatiques futiles.

On dénote surtout une grande authenticité dans la manière d'observer ce monde débridé, les acteurs se dénudant sans pudeur au milieu d'un décor toujours sur le point de tomber en ruine. Cette chronique douce-amère d'une époque agitée n'est pourtant jamais sombre, contemplée par une fillette à l'imagination fertile, prête à bien des coups bas pour arriver à ses fins, mais débordant aussi d'une énergie contagieuse, autant pour sauver l'amour de ses parents que pour inventer des façons de s'extirper de ce joyeux bordel.

En cela, My Queen Karo n'a rien de bêtement nostalgique ou moralisateur. C'est surtout le guide de survie, parfois corrosif, parfois attendrissant, de la progéniture des enfants d'un siècle fou.

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Collaborateur du Devoir