Les ratés sympathiques prennent l'écran

Le réalisateur Gerald Peary et la narratrice, Patricia Clarkson<br />
Photo: Source Ag Films Le réalisateur Gerald Peary et la narratrice, Patricia Clarkson

Elvis Mitchell, jadis critique de cinéma au prestigieux New York Times, révèle avec candeur ce qui séduisait le jeune cinéphile qu'il était lorsqu'il songeait à ce métier: aller au cinéma sans payer. Parions que sa naïveté d'autrefois est toujours partagée par beaucoup de gens aujourd'hui... Ceci n'est qu'une des nombreuses confidences recueillies par le cinéaste, et critique, Gerald Peary dans le documentaire For the Love of Movies: The Story of American Film Criticism.

Ce titre illustre parfaitement la double ambition de Peary: celle de mettre en lumière la passion qui anime les interprètes de ces rêves éveillés que sont les films et d'évoquer les étapes marquantes du métier de critique de cinéma aux États-Unis, une profession vieille d'à peine un siècle.

Des balbutiements d'une pratique devant un art que ses artisans apprenaient à la dure et à la va-vite, la critique américaine a elle aussi élaboré son langage, connu quelques moments de gloire, vu naître des stars incontournables... et se retrouve aujourd'hui tout aussi inquiète et fragile devant la fulgurance des changements technologiques.

Cette peur est exprimée par plusieurs critiques interrogés par Peary. Certains d'entre eux, comme Mitchell par exemple, ont depuis perdu leur boulot, victimes de la crise économique ou remplacés par une belle jeunesse moins coûteuse. Mais leurs angoisses ne se résument pas à ces transformations structurelles: l'omniprésence des blogues et des réseaux sociaux, la tyrannie de la publicité, le désintérêt grandissant envers les médias traditionnels, autant de phénomènes qui fragilisent une profession jugée par plusieurs suspecte, voire méprisable.

Or, dans ce véritable tableau de famille, les plumes célèbres se succèdent (Roger Ebert, Kenneth Turan, A. O. Scott) et certains évoquent la grande querelle idéologique qui opposa deux géants, Andrew Sarris (New York Observer) et Pauline Kael (The New Yorker), bagarre qui correspond à un véritable âge d'or de la critique américaine dans les années 1960-1970. Sarris, sans doute par respect pour sa regrettée rivale morte en 2001 et ardente défenseur de l'oeuvre de Brian De Palma (position contradictoire pour une critique qui rejetait les fondements de la politique des auteurs), évite ici les discours acrimonieux.

Ce parcours historique, livré dans les strictes règles de l'art télévisuel et dominé par les têtes parlantes (et quelles têtes!), est ponctué d'extraits de films, mais aussi de considérations plus triviales, visiblement destinées à humaniser ces professionnels jugés trop vite comme des «ratés sympathiques». De leurs rapports parfois tendus avec l'industrie au conjoint idéal en passant par les qualifications pour exercer le métier, les critiques interrogés ici ne se font pas prier pour montrer qu'ils ont de l'humour, de la culture, et du coeur à l'ouvrage. Ce n'est pas moi qui pourrais les contredire.

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