Un petit miracle tout en présences

La documentariste Carole Laganière a (bien) choisi un titre poétique, Un toit, un violon, la lune, pour coiffer son magnifique documentaire tourné l'été dernier au Chez-nous des artistes, coopérative d'habitation située rue Beaubien. Depuis hier, le cinéma du même nom présente en exclusivité ce documentaire atypique qui, à l'image de son titre, provoque chez les spectateurs un sentiment de traversée, d'élévation, de transcendance.

Ainsi, contrairement à ce qu'on pourrait croire, Un toit, un violon, la lune n'est pas un simple portrait du Chez-nous des artistes. Ce n'est pas non plus uniquement le portrait du groupe des gens qui y vivent. Transcendant les limites géographiques et les contingences dramaturgiques, Carole Laganière fait à travers ce voyage dans l'au-delà de la carrière des artistes le portrait d'états divers: la patience, l'obstination, la nostalgie, la résignation, la vieillesse, dont elle observe les signes chez une dizaine de gloires oubliées et d'artistes manqués.

Enveloppée dans la poésie des rêves de ses protagonistes, Carole Laganière livre une oeuvre vibrante, émouvante, simple et retenue, à l'écart de toute lecture ou analyse sociologique. La cinéaste se hisse au niveau de leurs rêves, avec leurs fulgurances et leurs aberrations, résistant dans son dialogue avec eux à la tentation d'intervenir, de conseiller, de consoler ou de complimenter. Cette approche humble, effacée, permet au film de devenir le réceptacle de vérités brutes sur lesquelles la cinéaste appose très peu de filtres.

Du coup, on ne peut rester indifférent devant les petites ironies de l'écrivain Jean Côté, les déceptions de la peintre Mariette Fortin-Ruiz, ou encore les confidences de la chanteuse Terri Vanier, qui rêvait de passer à l'émission de Johnny Carson et qui a remplacé son rêve par celui de passer six mois d'hiver en Floride afin d'y chanter pour les retraités. Comme elle, certains des artistes du Chez-nous font encore la bringue, parmi lesquels Guy «le roi du drum» Nadon et le percussionniste Émile «Cisco» Normand — ce dernier encore hanté par le souvenir de la vente de ses drums, il y a quinze ans. Avec humour, Guy Provencher, qui fut Bill Wabo dans Les Belles Histoires des pays d'en haut, regarde un épisode de la série et confie en substance à Laganière, à propos de son jeu: «C'est pas mal, mais il y a des choses que je ferais autrement aujourd'hui.»

Le film les rappelle à notre mémoire, et continuera de parler en leur nom après leur départ. Sans Un toit, un violon, la lune, qui se serait interrogé sur le sort de Melody, ancienne danseuse de cabaret qui, à 72 ans, attend «que le Seigneur vienne [la] chercher»? La confidence est filmée avec un grand respect, l'image du directeur-photo Serge Giguère affichant à la fois une proximité physique et une distance sentimentale assez caractéristiques de l'approche privilégiée par la cinéaste. Dans le hors-champ d'où elle pose ses questions, Carole Laganière agit comme une incluse, jamais comme une intruse. Que son film parvienne à nous inclure et à nous projeter avec lui jusqu'à la lune tient du petit miracle.