Un conte d'hiver

Jennifer Lawrence dans Winter’s Bone, de Debra Granik
Photo: Sebastian Mlynarski Jennifer Lawrence dans Winter’s Bone, de Debra Granik

Lauréat du Grand Prix du jury au festival du film de Sundance en 2010, Winter's Bone succède à des oeuvres comme Blood Simple, You Can Count on Me et Frozen River. Une liste sélecte que le deuxième long métrage de Debra Granik ne dépare nullement.

Winter's Bone s'intéresse au sort de Ree Dolly, 17 ans, qui veille avec abnégation sur ses jeunes frères et soeurs et leur mère neurasthénique pendant que papa, envolé dans la nature, est en attente de procès pour trafic de stupéfiants. Or voilà, s'il ne se présente pas en cour, leur maison sera saisie et la famille, dispersée. Dans leur bled des monts Ozark, le crystal meth a supplanté le moonshine au rang d'à-côté lucratif, aussi, quand l'adolescente se met à cogner aux portes à la recherche de son père, la populace jalouse de ses secrets l'accueille avec suspicion, puis animosité.

Peuplé de monstres ordinaires plantés dans un contexte où plane le spectre de Deliverance, le scénario prend vie grâce au travail invisible d'une distribution de soutien franchement formidable. On pourrait jurer que la cinéaste a peuplé l'image avec des gens du cru tant le niveau de réalisme atteint est criant. C'est cependant Jennifer Lawrence, une nouvelle venue dont l'aplomb et le jeu mature convoquent le souvenir d'une jeune Jodie Foster, qui porte le film. Comme mue par la même pugnacité qui habite Ree, la comédienne offre une interprétation très juste, instinctive. Apparemment consciente qu'elle peut s'appuyer sur elle, Debra Granik la garde fermement au centre du cadre, au foyer, et l'entoure d'ombres et de silhouettes approchantes qui mettent un moment à se préciser, procédé qui contribue à forger un climat de violence latente qui prend à la gorge.

oeuvre âpre et rigoureuse optant pour l'épure et le naturalisme, Winter's Bone raconte autant une histoire qu'un lieu, celui où se déroule une action patiente déclinée avec doigté; une intrigue lente à se délier la langue, un peu comme ses personnages, mais qui sait aiguiser la curiosité du spectateur et ainsi le garder captif grâce, ici, à un regard lourd de sous-entendus, là, à un silence qui s'étire jusqu'au malaise. Mis en scène avec finesse et intelligence et jouissant d'une direction photo discrètement évocatrice, ce «film noir à la montagne» se double donc de la fascinante — et parfois effrayante — étude d'un milieu où règne une pauvreté crasse, terreau fertile où un crime très organisé peut fleurir et avaler toute une communauté. Laquelle, malgré le pire, se révèle encore capable de solidarité, voire de bonté, rares élans du coeur parvenant à faire barrage à un désoeuvrement mortifère.

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Winter's Bone
Réalisation: Debra Granik. Scénario: D. Granik, Anne Rosellini, d'après le roman de Daniel Woodrell. Avec Jennifer Lawrence, John Hawkes, Dale Dickey, Garret Dillahunt, Lauren Sweetser, Sheryl Lee, Shelley Waggener. Photo: Michael McDonough. Montage: Affonso Gonçalves. Musique: Dickon Hinchliffe. États-Unis, 2009, 100 min.

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Collaborateur du Devoir

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