Corps impatients

Niels Schneider, le Nicolas du trio amoureux dans Les Amours imaginaires.
Photo: Remstar Niels Schneider, le Nicolas du trio amoureux dans Les Amours imaginaires.

Qui n’a jamais ressenti dans son âme la morsure sèche d’un amour non partagé? On était pourtant certain; on avait repéré tous les signes. Au-delà de cette non-réciprocité asphyxiante, le vide. Bien sûr, l’abîme se révèle rarement aussi profond qu’on l’avait cru, et la douleur pas du tout exquise, finalement passagère. Avec le recul vient la compréhension que la certitude d’alors avait tout à voir avec la pensée magique et que tous ces signes glanés avec un soin maniaque trahissaient une douce névrose. N’empêche, ce vertige-là marque profondément. Les Amours imaginaires, le second film de Xavier Dolan, s’inspire de ce type d’épisodes qu’on se remémore plus tard en rougissant. Quand cela survient, et ce, malgré soi, le coeur s’emballe encore, fugacement.

Bien que le sujet soit universel, l’auteur ajoute une roue à l’engrenage dramatique en plantant l’objet du désir entre deux amis, Francis et Marie, la jeune vingtaine, lui gai, elle pas. On les sait proches puisque couvant les convives en retrait, lors de fêtes, jaugeant tout un chacun et partageant le genre de réflexions sans pitié qui impliquent la confiance absolue que l’autre n’ira pas tout répéter. Ainsi, leurs regards acérés se posent-ils sur Nicolas, bellâtre enjôleur tout droit sorti de Mort à Venise, version majeure et vaccinée. Et la discorde de se dessiner, méthodiquement: pour chaque marque d’attention reçue par l’un, l’autre en perçoit autant.

L’ambiguïté devient vite insoutenable à mesure que s’étiole un automne humide. Avant l’hiver, chacun voudra savoir à quelle enseigne loge le bel ami, l’un des membres du trio étant condamné à un chagrin certain.

Le scénario de Dolan, on l’aura compris, ne s’intéresse pas tant au rejet amoureux qu’à toute la parade qui le précède, laquelle se voit ici décuplée par un intelligent jeu de miroir qui oppose, au propre et au figuré, les deux copains. Feignant d’abord l’indifférence, Francis et Marie s’engagent à pas menus sur le sentier de la guerre avant que n’éclatent franchement les hostilités. Ainsi, aux regards en coin succèdent les pointes acerbes, délicieuses, et la destruction psychologique ciblée (lire: commentaires sur les vêtements). Autre ajout heureux, cette quête sentimentale parallèle est entrecoupée de faux — et souvent fort drôles — témoignages de victimes d’un amour à sens unique.

J’ai tué ma mère annonçait un dialoguiste hors pair et Les Amours imaginaires confirme l’oreille très sûre de Xavier Dolan. Certains échanges, mais surtout les monologues, copieux, opèrent comme des partitions; rythme, mouvements et modulations engendrent cet état d’effervescence cérébrale qu’on ressent lorsqu’un bon chef d’orchestre est à l’oeuvre. À cet égard, on espère revoir rapidement Anne-Élisabeth Bossé, une révélation en admiratrice névropathe dont les interventions livrées avec un aplomb désenchanté suscitent systématiquement l’hilarité.

Plus concise et moins ouvertement référentielle, cette seconde mise en scène rend compte d’une maîtrise d’ores et déjà plus affirmée où le ralenti a la part belle. Le procédé, récurrent, semble faire écho à la langueur amoureuse, au temps qui se dilate dans l’attente. Quant à l’intrigue, si elle pourra de prime abord paraître légère, elle parvient pourtant à faire réfléchir longuement sur un sentiment bien particulier. Qui plus est, l’âge des protagonistes ne devrait pas être négligé. De fait, la première moitié de la vingtaine marque de manière définitive la fin de l’adolescence dont elle conserve toutefois certains élans exaltés.

Synonyme d’une liberté accrue allant souvent de pair avec des responsabilités réduites, cette période bénie laisse le champ libre à bien des emportements que Xavier Dolan cerne avec acuité. En cela, l’économie de son récit se révèle représentative de ce vide existentiel relatif, normal et bienheureux, qu’on comble avec ce qui bouille en soi, de l’émotivité, et dont on ne prend conscience (et qu’on regrette) que par la suite, après des épreuves plus tangibles ou déchirantes. Surtout, ces Amours imaginaires nous rappellent que les plus belles histoires ne se concluent pas nécessairement par un baiser. Un film spirituel et frais, piquant comme la brise de septembre.

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Les Amours imaginaires
Scénario, réalisation, montage: Xavier Dolan. Avec Monia Chokri, Niels Schneider, Xavier Dolan, Anne-Élisabeth Bossé, Magalie Lépine-Blondeau, Anne Dorval. Photo: Stéphanie Weber-Biron. Québec-France, 2010, 97 min.

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Collaborateur du Devoir