Entretien - Xavier Dolan, cinéaste en mouvement

Xavier Dolan donnant des entrevues téléphoniques lors du Festival de Cannes.
Photo: Agence Reuters Yves Herman Xavier Dolan donnant des entrevues téléphoniques lors du Festival de Cannes.
Xavier Dolan cadet de la Croisette, chouchouté, applaudi, enchaînant les entrevues, récoltant le prix Regard jeune, ça suscite jalousie ou admiration. C'est selon. Son film est acheté dans quatre pays, dont les États-Unis et l'Australie, en négociation sur une quarantaine de territoires. On lui demande: «Alors, Cannes?» «Ces moments extatiques s'apprécient avec le recul, répond-il. On les vit d'abord à l'extérieur de son corps. Mais quand Thierry Frémaux [le délégué du Festival de Cannes] approuve mes intentions de cinéaste, quand à la rencontre des époques, il me donne ma place dans un lieu mythique, oui, j'ai droit au stimulus suprême.»

Il vous dira aussi: «Le cinéma est la seule rencontre amoureuse de toute mon existence qui ait été réciproque.» L'avenir est long, mais Xavier ne croit pas que son profil amoureux va changer et mise sur l'art.

Est-il besoin de rappeler que Les Amours imaginaires aborde l'amitié bientôt fracassée entre un garçon (Xavier Dolan) et une fille (Monia Chokri) amoureux d'un bellâtre qui les fait marcher (Nils Schneider)? Fantasmes qui n'ont de réalités qu'intérieures et ne survivront pas au contact du réel. Xavier réfute pour son film pop, coloré, l'étiquette d'oeuvre générationnelle. Destiné au public jeune? «Jamais de la vie! La jeunesse est en tout le monde et les amours imaginaires aussi.»

Certaines critiques l'ont écorché à l'heure de la sortie cannoise, d'autres, réconforté.

«Je suis dans la culpabilité de la jeunesse qui, aux yeux de plusieurs, est ma seule excuse, confie-t-il. Le talent que j'aimerais avoir se trouve en rivalité avec l'imposture qu'on me reproche.»

Cette extrême jeunesse est à ses yeux arme à double tranchant: «Comme j'ai 21 ans, il semble à certains inconcevable que je puisse avoir des idées personnelles. Tout ne serait que plagiat, références ou influences dans Les Amours imaginaires. Alors que mes références sont plus artistiques que cinématographiques: dans les reproductions d'oeuvres d'Egon Schiele, de Cocteau en contraste avec le Botticelli qu'incarne Nils Schneider. Robes, décors et musique rétro servent à accentuer l'intemporalité de cette histoire.»

Il a mis aussi en scène des têtes parlantes pour donner un parfum documentaire à son film, dont la désopilante Anne-Élisabeth Bossé, avec ses lunettes et sa gouaille, déjà star à Cannes où sa prestation épata la galerie.

Ligues majeures

La force de Xavier est dans le mouvement. Un pied dans la promotion des Amours imaginaires, un autre dans son prochain long métrage, Laurence Anyways, coproduit avec la France, flanqué d'un budget de huit millions. Dès cet été, après avoir peaufiné le scénario, il en tournera les premières images. Étalé sur quatre saisons, abordant dix ans de parcours, filmé à Montréal, à Trois-Rivières, au Colorado et à Fontainebleau ou dans la Loire pour les scènes oniriques. Son entrée dans les ligues majeures après deux oeuvres à très petits budgets ne l'effraie pas.

«Ce sera mon premier film purement fictif, mais toujours sur le thème des amours impossibles», précise-t-il. Cette histoire d'un transsexuel (le Français Louis Garrel) amoureux de sa compagne troublée par le changement de sexe (Suzanne Clément), il veut l'ancrer bien au-delà de sa proposition narrative. «J'y aborderai les choix qu'on fait au détriment de l'amour, dit-il. Laurence est un oiseau rare qui s'est trompé de planète, d'époque et de corps. Mon film constitue une mise en abîme de l'ostracisme social envers la différence. Le héros est un téléphoniste, poète, qui entretient une relation symbiotique avec son amoureuse.»

Aux côtés du duo, on retrouvera Monia Chokri, une des vedettes des Amours imaginaires, devenue soeur de l'amante, alors que Sophie Faucher incarnera leur mère bourgeoise. La maman québécoise de Laurence, issu de deux cultures, sera campée par Guylaine Tremblay. Yves Jacques, Patricia Tulasne et Catherine Bégin se feront chanteuses de cabaret vulgaires au répertoire délirant, aux couleurs psychédéliques. Xavier s'y accordera aussi un petit rôle-surprise.

Laurence Anyways se veut un hommage à l'écriture de Réjean Ducharme. «Je l'admire pour avoir réussi le pari de conférer de la poésie aux banalités de la vie. Ma langue sera à sa suite très crue, très parlée avec des dialogues métaphoriques. Les poèmes de Laurence auront des accents ducharmiens, également proches de l'univers de Jacques Brault, de Gaston Miron.»

Il devrait enchaîner ensuite avec Lettres à un jeune acteur, transposition de l'échange épistolaire entre Rilke et un poète débutant. «Une icône américaine à la James Dean ou à la Brando communiquera avec un jeune acteur britannique de 11 ans émergeant du tournage d'un film style Harry Potter.» Xavier songe à un diptyque dont un autre cinéaste tournerait la partie britannique. Tout ça est en gestation. Il garde plusieurs fers au feu et ceux qui le qualifiaient d'étoile filante ont eu tout faux.

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