Festival de Cannes - Courageux palmarès

Le gagnant de la Palme d’or, le Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul, en compagnie de Charlotte Gainsbourg, lors de la cérémonie de remise des prix du Festival de Cannes
Photo: Yves Herman Le gagnant de la Palme d’or, le Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul, en compagnie de Charlotte Gainsbourg, lors de la cérémonie de remise des prix du Festival de Cannes

Cannes — Tim Burton et ses jurés ont fait preuve de liberté et d'audace en octroyant dimanche la convoitée Palme d'or à une œuvre d'une rare poésie, portée par une proposition radicale, mais vouée à une carrière en salle sans doute confidentielle.

Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures, du Thaïlandais au nom imprononçable Apichatpong Weerasethakul, est un vrai bijou magique sur une histoire d'homme en fin de vie qui parle avec ses fantômes. Une princesse se fait féconder par un poisson-chat dans une scène d'anthologie, la grotte de la mort accueille le mourant, le fils disparu s'est transformé dans l'au-delà en singe aux yeux rouges. Les longs plans d'hypnose sont une méditation. Ce cinéaste, qui nous avait déjà ensorcelés avec Tropical Malady, explore de nouvelles dimensions cinématographiques à travers des images magnifiques, des bruitages de jungle et une structure collée au monde du rêve, qui fait fi des repères du récit conventionnel. Il plonge ses racines dans l'inconscient du spectateur, l'invitant à y pénétrer sans a priori, sous peine de perdre pied.

«Le cinéma qui se fait aujourd'hui est si frivole, comparé à celui des années 70 et 80, a précisé le cinéaste aux journalistes. Ce prix encourage l'effort mondial de soutien à la diversité culturelle.» Il aidera aussi la Thaïlande, qui traverse de grands remous politiques. Weerasethakul, dans cette tourmente, eut du mal à sortir du pays pour venir à Cannes. Mais cette palme au lyrisme métaphysique ne fait pas l'unanimité. Le Figaro y a vu un film ennuyeux, incompréhensible et hallucinatoire, là où plusieurs saluaient la consécration de la poésie. Le grand public en sera sans doute désorienté. À Montréal, on devrait le voir au Festival du nouveau cinéma.

La France moissonne


En gros, un bon palmarès. On salue son Grand Prix au très beau film d'humanité Des hommes et des dieux du Français Xavier Beauvois, adapté du destin tragique des moines de Tibhirine assassinés en Algérie en 1996 lors de la guerre civile; une oeuvre de blancheur et de rituels coiffée aussi du Prix du jury oecuménique. Ce film tourné dans un monastère au Maroc, avec des plans fixes intérieurs, scandé de chants liturgiques, est servi par une excellente distribution masculine dominée par Michael Lonsdale en moine médecin. Beauvois a capté la personnalité de chacun en demeurant à hauteur d'hommes sur un rythme patient qui maintenait sa grande charge émotive.

Les deux films les plus inspirés de la sélection, abordant la mort par l'entremise des croyances, furent les mieux primés.

La France moissonne très fort à Cannes. Xavier Beauvois, cer-tes, mais également Mathieu Amalric qui avait livré en début de festival Tournée, suivant des strip-teaseuses américaines. Ce film a récolté le Prix (hué par certains) de la mise en scène. Le film avait des problèmes scénaristiques, mais son énergie vitale a impressionné le jury, comme celui de la critique internationale FIPRESCI, qui lui a octroyé aussi son laurier. Tournée avait de très belles scènes, dont les numéros érotico-loufoques des effeuilleuses que l'on suivait dans leurs spectacles ambulants à travers la province française. Quand même, l'histoire s'entortillait et le dénouement tombait à plat.

On peut dire que c'était l'année Juliette Binoche. L'oscarisée du Patient anglais figurait sur l'affiche de cette édition. Elle en descendit afin de remporter — une première pour elle à Cannes — le prix d'interprétation féminine grâce à sa prestation impressionnante de femme amoureuse et fragile dans Copie conforme, première oeuvre hors d'Iran, tournée en Italie, du cinéaste Abbas Kiarostami, jadis mieux inspiré. Un film avec des lourdeurs, surtout au début, mais porté par l'intensité de son actrice. Après une démonstration théorique trop compliquée sur la contrefaçon en art, Copie conforme ouvrait sur un jeu de rôles entre une antiquaire (Binoche) et un historien anglais, qui se disaient amants, en mode d'ambiguïté. Binoche jouait toute la gamme d'émotions, s'en donnant à coeur joie.

Le prix d'interprétation masculine s'est scindé en deux. Javier Bardem était sans rival pour son portrait d'homme et de père en quête de rédemption dans les bas-fonds de Barcelone dans Biutiful, du Mexicain Alejandro Gonzáles Inárritu, tourné en espagnol, qui a divisé la galerie. Plus profonde et lancinante, mais moins ambitieuse qu'une fresque à volets comme Babel, cette plongée d'un homme mourant, exploiteur des sans-papiers en quête de dignité, n'a pas encore, aux dernières nouvelles, trouvé de distributeur en Amérique du Nord.

Bardem partage le prix avec Elio Germano, bon sans plus dans le très mauvais mélo italien La Nostra Vita de Daniele Luchetti, tourné comme un téléfilm, autre quête d'un père doublé d'un exploiteur de sans-papiers, qui cherche à se racheter. Thème récurrent de l'édition cannoise.

Jafar Panahi bientôt libéré


Le jury de Burton, qui a longtemps délibéré, n'était pas unanime sur ses choix et n'avait finalement pas grand-chose à dire aux médias pour le commenter. La cérémonie fut courte et marquée surtout par l'appui au cinéaste Jafar Panahi, en grève de la faim à Téhéran dans sa geôle depuis une semaine. «Un pays a besoin de ses artistes et de ses intellectuels, a lancé Juliette Binoche. Sinon, il n'est plus vrai. Nous attendons la libération de Jafar Panahi.»

Son voeu sera exaucé d'ici peu puisque, selon l'Agence France-Presse, la justice iranienne a ordonné hier la libération sous caution du cinéaste iranien en détention depuis le 1er mars. «Lors d'une rencontre avec ce dernier jeudi à la prison d'Evine, sa demande de libération avant le procès a été examinée et acceptée», a déclaré hier le procureur général de Téhéran, Abbas Jafari Dolatabadi.

«Il a été décidé qu'il serait libéré après paiement d'une caution. Les démarches judiciaires et administratives sont en cours» en vue de sa remise en liberté, a-t-il ajouté. «Dans le même temps, le dossier d'accusation de ce dernier sera envoyé au tribunal révolutionnaire de Téhéran», a souligné le procureur.

Another Year de Mike Leigh, un des favoris de la course, repartait bredouille.

Le Prix du jury est venu couronner Un homme qui crie du Tchadien Mahamat-Saleh Haroun. L'Afrique n'avait pas eu les honneurs de la compétition cannoise depuis 13 ans. Le film, qui raconte les conflits et la rédemption d'un homme et de son fils en rivalité professionnelle, en pleine guerre civile, avec traversée du désert, avait des beautés et des naïvetés de jeu, mais sut con-vaincre le jury de son universalité. «Je viens d'un pays où il n'y a pas grand-chose, a dit le cinéaste en recevant son laurier. Dans ce contexte, il faut faire un film comme un petit plat mijoté pour les gens qu'on aime.»

Quant au prix de scénario, il a coiffé le film coréen Poetry de Lee Chang-dong, pour l'histoire d'une sexagénaire qui trouve la force d'affronter drames et maladie grâce à une initiation à la poésie. Le film, d'une réalisation un peu convenue, avait ses finesses, avançant sur le fil ténu des émotions rentrées, dans une fin de vie qui trouve sa lumière.

Bref, mis à part quelques couacs, mais sans jamais dériver du côté commercial, ce palmarès fut celui d'un vrai groupe de cinéphiles. Il faut dire que l'édition 2010, qui manquait d'oeuvres marquantes, constituait une belle occasion de voter... pour le cinéma.

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