63e Festival de Cannes - Derrière l'affaire Valerie Plame

Le réalisateur Doug Liman, entouré des actrices Liraz Charhi (à gauche) et Naomi Watts.
Photo: Agence France-Presse (photo) Le réalisateur Doug Liman, entouré des actrices Liraz Charhi (à gauche) et Naomi Watts.

On s'ennuyait de Sean Penn hier sur la Croisette. Mauvais garçon notoire, homme et cinéaste engagé, grand acteur, interlocuteur brillant, président du jury en 2008. Il est une des personnalités les plus vibrantes et populaires de Cannes. Sa venue avait été d'abord annoncée en grande pompe. Mais, pas là. Absent non en vertu de mystérieux «problèmes de type grec» comme Godard. Plutôt engagé dans la commission d'enquête sur l'organisation des secours en Haïti, plaidant devant le Congrès américain à Washington. Allez vous opposer à ça. Il ne grimpe pas les marches aux côtés de sa partenaire de jeu Naomi Watts. Fâcheux pour un festival qui aligne les défections. Mais, que voulez-vous? Il y a de ces années...

Car le grand acteur de 21 Grams et de Mystic River tient un des deux rôles principaux dans Fair Game de Doug Liman, seul film américain en Compétition officielle, à l'heure où le cinéma indépendant produit là-bas moins de pommes et ici moins d'étoiles.

Fair Game aborde une affaire lourde d'implications éthiques et politiques, sous la réalisation du cinéaste de Mr and Mrs Smith et de La Mémoire dans la peau.

Monté comme un thriller politique américain très traditionnel, avec rythme, suspense et drame humain, Fair Game possède le mérite de s'appuyer sur une histoire véridique qui fit à l'époque grand bruit, et fut révélatrice des dérives médiatiques post 11-Septembre. Celle de Valerie Plame, agente de la CIA qui enquêtait à travers le monde sur les fameuses armes de destruction massive en Irak et découvrit le pot au rose avant l'entrée en guerre: pas d'armes en vue. Son mari diplomate Joe Wilson avait dénoncé l'entêtement de l'administration Bush dans un éditorial du New York Times, et le nom de sa femme était sorti dans les journaux, traîné dans la boue par des médias manipulés par Washington. Elle avait perdu son emploi d'agent secret dans le scandale et s'était finalement battue pour sa réputation et le rétablissement de la vérité. La dame reprend du service, mystérieuse et glacée sous les traits de Naomie Watts aux côtés de Sean Penn en flamboyant mari à poigne et à grande gueule.

Les vrais Valerie Plame et Joseph Wilson sont d'ailleurs à Cannes. On aurait aimé entendre leurs points de vue. Mais le cinéaste a expliqué que le protocole cannois ne prévoit pas la présence des modèles d'un film en conférence de presse. Dommage, là aussi... Le scénario se base sur leurs deux livres respectifs, qui remontaient le cours de l'affaire, du moins en partie.

Naomi Watts a évoqué ses nombreuses rencontres avec Valerie Plame, tout en précisant que cette dernière ne peut pas encore tout dire, car des secrets d'État sont en jeu. La blonde actrice se dit ravie de l'expérience. «Rarement a-t-on l'occasion d'incarner une femme aussi complexe et courageuse qu'elle. J'ai joué souvent les psychotiques, pour David Lynch entre autres. Cette fois, je plongeais au coeur d'une psyché plus vertigineuse encore.»

Bien entendu, comme tout le monde connaît l'absence d'armes de destruction massive dans l'Irak de 2003, le film ne sort pas de scoop, et son cinéaste ne risque guère de représailles. D'autant moins que Bush a perdu le pouvoir, songe-t-on à part soi. Mais ce n'est pas totalement vrai.

Devant les journalistes hier, Doug Liman refusait de prendre position sur les bavures immenses de la Maison-Blanche dans cette affaire d'armes fantômes qui déclencha l'invasion militaire: «Je me suis juste intéressé à une bonne histoire, qui permettait de comprendre la réalité des agents secrets, expliquait-il. Peu importe qu'elle soit adaptée d'un scandale récent. Cette femme trahissait et était trahie par d'autres. Comment transposer toutes ces trahisons en images dramatiques, en les plaçant dans leur contexte bureaucratique: tel était mon défi, mais je ne me suis pas égaré dans les dédales politiques.»

Le cinéaste a précisé que George W. Bush et Dick Cheney ont vu et adoré Fair Game. Comme s'il avait besoin de leur aval. «Je ne voulais pas que des dirigeants soient identifiés dans mon film comme ils le furent dans le W d'Oliver Stone», a-t-il ajouté.

De toute évidence, Liman, tout en respectant dans son film la réalité du couple pris dans la tourmente, a marché sur des oeufs quant au contexte politique et dut même recevoir quelques mises en garde de gros bonnets. En tout cas, il ne remet pas en cause l'immunité des dirigeants de l'époque, qui s'en sont tiré à bon compte. «Qu'y a-t-il de plus important? Raconter la vérité ou châtier les responsables?» Le cinéaste de Fair Game a choisi la première voie, sans se révolter de voir les coupables à l'abri.

«Estimez-vous que les médias et le peuple ont compris que ces agissements étaient répréhensibles et pourraient-ils éviter d'en reproduire le modèle?» a demandé quelqu'un. Liman admit que la presse américaine d'alors s'est fait l'écho de la position officielle de la Maison-Blanche. «Mais rien n'indique que les choses changeraient dans un nouveau contexte.»

Un journaliste iranien voulut savoir si le cinéaste démêlait le vrai du faux dans les discours véhiculés en Amérique à propos du programme nucléaire en Iran, alors que son pays succède à l'Irak dans la mire de Washington. Doug Liman s'est recroquevillé, précisant ne pas posséder les compétences pour se prononcer.

Un sujet chaud à être porté à l'écran par un cinéaste américain non engagé, qui pataugeait dans ses discours sans se mouiller, et dont le film ne méritait nullement les honneurs de la compétition. Mais on s'est ennuyé de Sean Penn.