L'Évangile selon Klaus

Le 20 novembre 1971, Klaus Kinski, seul en scène, récite «30 feuillets dactylographiés», une relecture toute personnelle, et aux accents revanchards, de la vie du Christ.
Photo: Erlöser–edition salzgeber Le 20 novembre 1971, Klaus Kinski, seul en scène, récite «30 feuillets dactylographiés», une relecture toute personnelle, et aux accents revanchards, de la vie du Christ.

Werner Herzog reconnaît facilement que l'acteur Klaus Kinski était un fou furieux. Le cinéaste n'était d'ailleurs pas le seul à le dire et ceux qui douteraient encore que la vedette de Fitzcarraldo et Aguirre, la colère de Dieu frôlait aussi bien le génie que la folie se précipiteront pour voir cette bizarrerie signée Peter Geyer, Kinski Jesus Christus Savior.

Le 20 novembre 1971, le sol de Berlin-Ouest a sûrement tremblé: dans un théâtre pouvant contenir 5000 personnes, Klaus Kinski, seul en scène, debout derrière un micro, sans costume ni maquillage, récite «30 feuillets dactylographiés», une relecture toute personnelle, et aux accents revanchards, de la vie du Christ. Ce n'est pas tout à fait ce qu'attendaient les spectateurs, dont plusieurs ne cesseront de claironner que tout cela ne vaut pas les 10 marks qu'ils ont déboursés. Certains preachers américains offrent des performances nettement plus scintillantes, mais Kinski, à l'époque, n'en avait rien à foutre et ne se privait pas pour le dire à son auditoire.

Peter Geyer a donc sorti des limbes la captation de cette performance inclassable, parfois irritante, souvent surprenante, par exemple lorsque des spectateurs outrés montent sur scène pour entamer un dialogue avec la star — visiblement, ils ne connaissent pas leur adversaire... À d'autres moments, l'acteur semble entrer dans une transe qui n'a plus rien à voir avec les subtilités du jeu dramatique. Tandis que fusent les invectives, Kinski étant qualifié tour à tour de fasciste, de psychopathe et de «bullshitter», et que se multiplient les fracassantes sorties de scène, l'acteur perd le contrôle... pour mieux revenir sous les projecteurs. Et ainsi déjouer ses détracteurs.

Le malaise de cette foule berlinoise aussi divisée que la ville à l'époque s'explique aisément: le choix de Kinski de se produire dans un lieu démesurément grand n'aidait en rien sa cause (sauf celle de son porte-monnaie sans doute...) et c'est ce qui frappe devant Kinski Jesus Christus Savior. La caméra offre le spectacle que la star voulait offrir, celui de sa sincérité aveuglante, diluée dans cet espace peu propice à ce type de performance. Et ceux dont les nerfs résisteront à cette fiévreuse évangélisation théâtrale sont priés de rester après le générique de la fin; c'est là que commence le vrai spectacle, celui que tous méritaient, y compris Klaus Kinski.

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Collaborateur du Devoir