63e Festival de Cannes - La guerre en Irak vue par Ken Loach

Une scène de Irish Road, avec entre autres Mark Womack (droite).
Photo: wildbunch.biz Une scène de Irish Road, avec entre autres Mark Womack (droite).

Il est sorti comme un polichinelle de sa boîte, convié en compétition à quelques jours à peine de l'ouverture du festival. Irish Road n'était pas prêt plus tôt. En postproduction, présumons que l'équipe travailla nuit et jour pour le finaliser. Sa productrice l'aurait envoyé in extremis aux programmateurs, sans en parler au cinéaste Ken Loach, ravi de se retrouver encore de la grande course. Faut-il s'en étonner?

Palmé d'or ici en 2006 avec Le Vent se lève, le maître engagé du cinéma britannique est membre du club sélect des abonnés de la compétition cannoise, qui l'accueille, bon crû, mauvais crû. Son précédent film, Looking for Eric, également à Cannes bien entendu, roulait entre sport et comédie. Loach a voulu rappeler qu'il était un vieux lion du protest movie. Caméra au poing.

Dans Irish Road, il dénonce la sale présence britannique (et américaine) en Irak, tout en se collant aux réactions d'un homme, à ses amours, ses hantises, à travers une action à la fois éclatée et resserrée, où les nouvelles technologies: ordinateur, téléphone portable, se font témoins-chocs et arguments cinématographiques. Du solide, sans le souffle supérieur des grandes tragédies du maître humaniste. On voit ses clés, mais elles sont efficaces.

Au plus fort de l'occupation irakienne, la présence britannique et américaine fut concentrée surtout aux mains de l'entreprise privée. Des agents de sécurité recrutés chez les anciens paras allaient se faire un coup d'argent rapide à Bagdad semant tortures, meurtres en toute impunité, jusqu'au décret de fin 2009, qui réduit désormais leur marge de manoeuvre.

Loach a situé l'action en 2007, alors qu'un de ces agents de protection privée vient de périr dans un attentat piégé. Son meilleur ami, qui l'avait envoyé là-bas, enquête à partir d'images et de textos, flairant l'assassinat. Entre Liverpool et des flash-back à Bagdad, les saloperies des mercenaires, l'appât du gain, les magouilles se révèlent, mais aussi les blessures incurables de ceux qui sont revenus au pays, malades de leurs propres abîmes.

Thriller politique avec une énigme à résoudre, sa distribution se voit dominée par Mark Womack, en ami devenu enquêteur, rôle de rage, de volonté, d'émotion et de désespoir joué sur un fil de retenue. Caméra d'urgence, montage serré: Ken Loach nous revient avec une charge forte, dénonciatrice, qui ne renouvelle pas vraiment le genre, mais s'ancre dans une humanité brisée, sans lui offrir désormais de rédemption.

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Le Coréen Lee Chang-dong, derrière le merveilleux Secret Sunshine en 2007, se montre moins inspiré cette fois, trop classique dans Poésie. Le rôle central est tenu par une légende du cinéma coréen, Yun Jung-hee, en sexagénaire rêveuse, bouleversée par des drames intimes — son petit-fils est impliqué dans un viol aux conséquences dramatiques, elle vacille vers l'Alzheimer — qui trouve son salut dans la poésie. Un traitement délicat, glissant d'un univers à l'autre, une interprète ultrasensible, mais du déjà-vu, des images d'avant-hier. Le film y perd ses dents...

- Mon bonheur, premier long métrage de l'Ukrainien Sergei Loznitsa, est chose certaine slavissime. Cette histoire d'un routier qui s'égare dans un village russe peuplé de femmes attifées comme des poupées matriochkas et de brutes masculines patibulaires, ne va, à vrai dire, nulle part. De longs plans séquence constituent parfois des morceaux de bravoure. Sur un mode confus et sanguinaire, l'action s'appuie sur une série de rencontres de plus en plus brutales semées sur le parcours du type. Sans s'arrimer assez à l'humour burlesque, Mon bonheur aligne les scènes sordides privées de soutien scénaristique et le serpent du film se mord la queue.

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Nous voici à mi-parcours d'un festival assez sage tout compte fait, côté ambiance, noir et désespéré dans ses films. Cannes se replie sur sa cinéphilie. La grosse gomme américaine, dans les contrecoups de la crise économique, a peu produit de films à risque et les stars se font rares en ces temps frileux. En plus, on frissonne un peu sur la Croisette. Les coups d'éclat viennent moins des vedettes — aucune frasque majeure à couvrir de ce côté-là, désolée! — que de la sphère politique: mobilisation autour de la détention de Jafar Panahi et, dans une moindre mesure, de celle de Polanski.

À pleins écrans, la mort, les tentatives de rafistoler de mauvais choix de parcours de vie, le désespoir s'éclatent. Dans la course à la Palme d'or, ceux qui dominent le peloton sont pour l'instant le Français Xavier Beauvois avec Des hommes et des dieux, et le Mexicain Alejandro Gonzáles Iñárritu dont le Biutiful divise la critique, mais devrait atterrir au palmarès. Another Year de Mike Leigh repose sur ses acteurs, comme Tournée de Mathieu Amalric. Eux aussi se détachent du peloton. Une sélection de films sans nombreux éclats, mais pas déshonorante. On attend toujours le grand battement de coeur.

- Ah oui, un retour remarqué au cinéma... la cigarette, grillée à travers les continents, avec volutes flottant de New York à Paris, de Chongqing à Barcelone. Redevenue manifestement un étendard de liberté, cette fois contre la répression universelle. Comique!