63e Festival de Cannes - Kiarostami entre Binoche et Panahi

Le réalisateur iranien Abbas Kiarostami et l’actrice française Juliette Binoche photopgraphiés sur le tapis rouge à l’occasion de la présentation de Copie conforme en compétition, hier, à Cannes.
Photo: Agence France-Presse (photo) Éric Gaillard Le réalisateur iranien Abbas Kiarostami et l’actrice française Juliette Binoche photopgraphiés sur le tapis rouge à l’occasion de la présentation de Copie conforme en compétition, hier, à Cannes.

En conférence de presse, le grand Iranien Abbas Kiarostami, qui accompagne en compétition son film Copie conforme donnant la vedette à Juliette Binoche, n'avait pas vraiment le cœur à la fête, triste et préoccupé qu'il était. Le palmé d'or du Goût de la cerise a longtemps commenté hier devant les médias la détention dans une geôle de Téhéran de Jafar Panahi, son ancien assistant devenu grand cinéaste (Le Ballon rouge, Le Cercle, etc.), avec qui il demeure très lié. Panahi, invité à Cannes comme juré, écroué là-bas, est l'absent le plus remarqué ici, défendu par tout le milieu sur la Croisette.

Kiarostami déclarait hier avoir bon espoir qu'un dénouement heureux surviendrait. L'épouse du détenu venait de lui laisser un message lui demandant de la rappeler. Sans avoir pu encore la joindre, il croyait à l'annonce de la libération de Panahi. Mais voilà! Une dame iranienne dans l'assistance apporta un papier au meneur de débats annonçant que Panahi venait plutôt d'entamer une grève de la faim. Libellé qui jeta la consternation que l'on devine. On vit des larmes couler sur la joue blanche de Binoche... ici dédoublée. Sur l'affiche du Festival de Cannes côté jardin, dont elle est l'icône traçant un sillon de lumière. Et devant nous, pleurant, puis reprenant quelque peu son sang-froid.

Voilà comment cette grève de la faim d'un grand créateur sous les verrous fut révélée au monde hier, dans une salle de presse mal chauffée, par une inconnue chargée de relayer l'information. D'ailleurs, Panahi, dans une lettre parue hier soir sur le site de la revue de cinéma La Règle du jeu, se plaint de mauvais traitements et confirme sa grève de la faim, entamée dimanche.

Kiarostami a rappelé qu'il avait signé dès le départ une lettre d'appui à Panahi, répliquant par la bande à l'Association des cinéastes iraniens en exil, qui l'accuse de pactiser avec le régime. Mais qui peut juger autrui sous de pareils cieux? «C'est le cinéma qui est mis à mal. L'Iran a de la difficulté à tolérer l'indépendance de ses cinéastes», proteste Kiarostami. Lui-même a vu plusieurs de ses productions, dont Le Goût de la cerise, interdites de diffusion dans son pays. «Avec l'incarcération de Jafar Panahi, je constate qu'on a franchi une certaine limite en Iran.»

En tout cas, hasard ou signe des temps, pour la première fois de sa carrière, Kiarostami a tourné à l'étranger, plus précisément en Toscane, en Italie. Copie conforme met en scène Juliette Binoche et le comédien britannique de théâtre William Shimell. Le cinéaste avait toujours refusé de travailler avec des acteurs professionnels. Il n'avait jamais fait de film hors de l'Iran ni bénéficié d'un aussi gros budget. Kiarostami ne parle que farsi (très mal l'anglais). Or Copie conforme roule en trois langues: français, anglais, italien. C'est une vraie plongée hors de son bocal. «Je n'ai rien reconnu de ce que je savais du cinéma.»

Le film est une mise en abyme. Un historien britannique de passage rencontre une admiratrice d'origine française, antiquaire (Binoche, lumineuse), et tous deux dans un petit village toscan s'offrent un jeu de rôles: soudain imitant un couple en guerre conjugale, le tout sur fond de références à l'art, si vital en Italie, et à la contrefaçon. Où est la vérité? Où se cache le mensonge? Et si le couple s'était toujours connu? L'ambiguïté, au coeur de toute l'oeuvre de Kiarostami, jongle ici avec une théorie de la contrefaçon sur une démonstration au départ assez lourdingue, puis incarnée plus efficacement par le vrai faux couple.

Sans posséder la poésie trouble d'Au travers des oliviers et d'Où est la maison de mon ami?, deux de ses grands films, Copie conforme se révèle un exercice de style de plus en plus vertigineux porté surtout par l'intensité de Binoche. Pas très nouveau comme concept, la chevauchée des possibles, mais servi par ce puissant directeur d'acteurs — un des rares à Cannes cette année, dans une sélection dominée par les figures masculines, à offrir un rôle complexe à une actrice, ici tour à tour séductrice, agressive et désespérée.

«S'il y a une idée pivot dans le film, précise le cinéaste, c'est que la valeur des êtres qui vous entourent dépend du regard posé sur eux. Avec le bon regard, ils s'épanouissent.»

En recevant son Oscar pour Le Patient anglais, Binoche avait exprimé le désir de jouer avec Kiarostami. Ils se sont revus. L'actrice vint faire son tour à Téhéran. «Je voulais connaître les femmes là-bas, persuadée que je ne pourrais jamais travailler en Iran de toute façon», confesse-t-elle. Un jour il a évoqué devant elle ce souvenir d'une femme et de son fils devant une statue à Florence. «Et j'ai vu une expression sur son visage que je voulais recréer, évoque le cinéaste. D'où le film.»

Binoche avait déjà convaincu le producteur Marin Karmitz d'appuyer le projet. Kiarostami n'avait plus qu'à écrire le scénario. Or, dans ce scénario, Juliette a reconnu l'histoire qu'elle vivait avec son propre compagnon. «Ça m'a profondément touché, déclare Kiarostami. Cette romance impossible était universelle. Car la relation amoureuse est le seul domaine où l'on n'apprend rien. C'est toujours la même histoire et jamais la même.»

Le cinéaste confesse n'avoir jamais vécu l'expérience du tournage comme un travail auprès d'une vraie actrice professionnelle. «C'était autre chose. J'étais là pour exaucer son souhait de travailler à mes côtés. Et ce film ne pouvait être tourné qu'en Italie, la grande patrie de l'art.»

Juliette Binoche louait hier le perfectionnisme du maître d'oeuvre toujours en quête du cadrage idéal, sa générosité aussi: «Après avoir parcouru le monde pour des tournages, j'ai pu vivre l'immensité intérieure grâce aux émotions du film de Kiarostami.»

Sur la Croisette, entre séances photos et tapis rouge, la belle et intense actrice se jette à la défense de Panahi et devrait lire aujourd'hui à Cannes la lettre que Kiarostami a rédigée pour défendre son frère d'armes.