63e Festival de Cannes - Le chant du cygne des moines de Tibhirine

Les acteurs Michael Lonsdale, Jacques Herlin et Lambert Wilson entourent le cinéaste Xavier Beauvois (2e à gauche) sur le tapis rouge cannois avant la présentation du film Des hommes et des dieux.
Photo: Agence Reuters Jean-Paul Pelissier Les acteurs Michael Lonsdale, Jacques Herlin et Lambert Wilson entourent le cinéaste Xavier Beauvois (2e à gauche) sur le tapis rouge cannois avant la présentation du film Des hommes et des dieux.

Le destin terrible de sept moines cisterciens à Tibhirine en Algérie, kidnappés puis décapités par un groupe armé islamiste, avait frappé les esprits en 1996. L'affaire ne fut jamais vraiment élucidée, mais en 2009, une levée du secret-défense sur certains documents évoquait plutôt la bavure militaire comme cause du massacre. Un flou demeure.

La décennie 1990 en Algérie a été marquée par des assassinats, des ultimatums aux étrangers, un climat de terreur. Ces moines qui vivaient en harmonie avec les musulmans, tenant dispensaire, aidant leurs voisins, avaient refusé de quitter les lieux comme tous les en exhortaient, pour demeurer fidèles à leur mission. L'horreur des photos de leurs têtes retrouvées sans corps y gagnait en intensité.

Xavier Beauvois, l'excellent cinéaste de N'oublie pas que tu vas mourir et du Petit Lieutenant, nous a éblouis hier avec le troisième long métrage français de la compétition cannoise: Des hommes et des dieux, un film d'une épure remarquable, qui saisissait littéralement à la gorge et pourrait se hausser très haut au palmarès, dépassant le film d'Iñárritu.

La splendeur des plans, des chants, le souffle long des scènes, le fait que chaque moine possède ici son caractère propre et bien dessiné, le dénouement sur cette neige des montagnes de l'Atlas, la marche vers l'abîme, laissent sous le choc. Ajoutez le chant des Muezzins, les choeurs des moines (entonnés par les acteurs du film), et cette musique du Lac des cygnes qui tout à coup s'élève... Le point de vue algérien est pourtant trop peu montré; faiblesse du film, qui s'ancre à peine dans le quotidien politique.

Les moines entrent en scène à l'heure où l'Algérie s'embrase. Doivent-ils partir? Rester? Ce dilemme est au coeur du film avec son poids de renoncement.

S'il est un thème délicat à traiter au cinéma français, c'est celui de la religion, catholique s'entend. Il y a bien eu quelques perles, dont Thérèse d'Alain Cavalier, mais le vent d'anticléricalisme fait râler quelques cinéphiles qui sortent en décrétant: «Film catho», comme si ça réglait tout. Absurde de réduire Des hommes et des dieux à une étiquette, car il va bien au-delà d'un dogme. «On parle d'hommes, précise son cinéaste, et d'une quête universelle de dépassement.»

Tourné au Maroc, Des hommes et des dieux s'est voulu conforme à la réalité cistercienne, un conseiller monacal ayant expliqué les arcanes et les rituels de cette vie. «Il n'était pas question de rouler quoi que ce soit dans un monastère, explique Xavier Beauvois. À l'intérieur, je n'ai fait que des plans fixes.»

Cette distribution masculine chorale et exceptionnelle comprend Lambert Wilson en chef de la communauté et Michael Lonsdale en frère soignant, également le vieil acteur Jacques Herlin aux yeux de malice. Les sept interprètes ont fait des retraites fermées, appris le chant liturgique, vécu quelques jours la vie des moines. Comme l'explique Lambert Wilson: «Nous étions sur ce tournage comme des frères. Jamais je n'avais senti une telle fusion d'amour avec les autres acteurs. Nos rôles étaient devenus nos gardiens. Nous vivions un état de grâce.»

Quand le scénariste Étienne Comar a approché Xavier Beauveois avec son histoire, documentée à partir de témoignages recueillis, de livres et de films, de coupures de presse, Xavier Beauvois s'est emballé. Il se dit ravi aujourd'hui d'apposer cette oeuvre de contemplation à la vie trépidante contemporaine, en respectant son rythme de lenteur et longs silences. Cinéaste et scénariste désiraient aller en Algérie sur les lieux du massacre, mais à l'heure du départ, de nouveaux troubles avaient éclaté là-bas. Ils n'y ont jamais mis les pieds. Par ailleurs, certaines familles des moines tués s'opposaient à l'idée d'un film sur la question, par décence...

«J'avais fait faire le moulage de têtes coupées, mais c'était sinistre et absurde.» Changeant de cap, sa fin sera ouverte et sublime.

Dans la réalité, trop de mystères entourent l'identité des coupables de cette tuerie. «Il n'y aura jamais de procès, croit le cinéaste. On a affaire à des mafieux qui sont devenus des guerriers. Peut-être un jour, la lumière jaillira. Inch'Allah!»

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  • Lambert Wilson, porté pâle deux jours plus tôt lors de la projection de La Duchesse de Montpensier de Bertrand Tavernier, est donc ici. On s'en étonne. Opéré pour une péritonite aiguë, il s'est remis vite, faut croire. Le voici un peu pâlot. «Guéri», assure-t-il. Dans deux films français en compétition à Cannes, il incarne un religieux, moine en Algérie à la fin du XXe siècle, ou huguenot de la France guerrière et courtisane du XVIe siècle. «Des rôles qui correspondent à mon âge de maturité.»
  • À propos de cette Princesse de Montpensier, production d'époque académique de Tavernier qu'on s'étonnait de voir en compétition, le réalisateur français Jean-Pierre Mocky, dans une interview accordée à Nice Matin, attaquait hier le film en déclarant qu'il ne méritait pas la Croisette, mais «la télévision» (cet homme est sans pitié). À son avis, la sélection serait le fruit d'un conflit d'intérêts. Bertrand Tavernier et Thierry Frémaux, tous deux collaborant à l'Institut Lumière, auraient à son avis pris entente. Vacherie cannoise...