Destinées conjuguées

Lucie Lambert est depuis longtemps fidèle à ses racines. Originaire de la Côte-Nord, toute son œuvre (Avant le jour, Paysages sous les paupières, Le père de Gracile) en porte la marque indélébile, et surtout une affection jamais feinte ni ostentatoire.

Cette même discrétion se retrouve dans son plus récent documentaire, Aimer, finir, qui présente la conjugaison de plusieurs destinées brisées, celle d’Anne-Marie St-Onge André, une enseignante innue à la retraite, et Jade Mackenzie, une jeune maman trouvant réconfort auprès de cette femme pleine de sagesse. De leurs échanges ou de leurs séjours en forêt, pas très loin de Sept-Îles ou de Schefferville, ces deux femmes autochtones portent le poids de leur propre existence mais aussi celle d’un homme, Jacques André, dont la mort continue de les habiter, tout comme celle de son fils Nicolas.

Humilié dans un pensionnat où l’on cherchait à «tuer l’Indien à l’intérieur de chaque enfant», noyant ses souffrances dans l’alcool et la cigarette et élevant sa progéniture dans une violence apprise trop jeune, Jacques André, comme bon nombre de ses frères de sang, portait ce lourd héritage. Quelques photographies et des images prises à la dérobée un an avant son décès ponctuent les confidences et les confessions d’Anne-Marie, apprivoisant avec peine les réalités du veuvage. Pour cette femme qui, tout comme son mari, maîtrisait parfaitement la langue des Blancs, cela n’a pas suffit pour verbaliser leur colère et leurs humiliations, évoquées ici avec toute la délicatesse dont la cinéaste est capable.

Ces pérégrinations dans le petit univers feutré d’Anne Marie et celui plus agité de Jade — elle se réfugie un temps dans la nature pour échapper au tumulte de son quotidien, racontant sans ambages son rapport trouble avec l’alcool — s’inscrivent dans des paysages que Lucie Lambert capte par fragments. Elle les connaît bien mais elle nous les offre ici à la manière d’un clignement d’œil ou d’une contemplation nonchalante, le temps d’un voyage intérieur. Car la cinéaste n’est ni la touriste d’un monde dont elle ignorerait les codes, ni la simple porte-voix des revendications autochtones ; elle va à la rencontre, et tend l’oreille, tout simplement.

En complément de programme, Précis du quotidien, toujours de Lucie Lambert, se présente comme la douce chronique d’un été, celui de ses deux enfants. Bavards, allumés, candides, Léa et Étienne se prêtent au jeu des confidences enfantines enrobées dans diverses séquences animées ou une suite de photographies immortalisant une naïveté qui va vite disparaître avec l’âge. Tout cela demeure anecdotique mais si tous les films de famille étaient filmés avec un tel soin…

Collaborateur du Devoir