63e Festival de Cannes - Iñárritu en eaux profondes

Le réalisateur mexicain Alejandro González Iñárritu aux côtés de l’acteur principal de son film Biutiful, l’Espagnol Javier Bardem, hier, à Cannes.
Photo: Agence France-Presse (photo) Loic Venance Le réalisateur mexicain Alejandro González Iñárritu aux côtés de l’acteur principal de son film Biutiful, l’Espagnol Javier Bardem, hier, à Cannes.

Qui a oublié ici son dernier passage sur la Croisette en 2006? Après des rumeurs de Palme d'or, Alejandro Gonzáles Iñárritu repartait avec le Prix de la mise en scène pour l'imposant Babel, tourné en quatre langues et autant de pays. Six ans plus tôt, il avait enfiévré les festivaliers avec son extraordinaire premier long métrage Amores Perros à la Semaine de la critique. Son nom a résonné ici avant d'être claironné sur la planète. Voici sa place désormais presque acquise en compétition, tant il en impose.

Dire que le poids d'attentes pour le Biutiful du cinéaste mexicain était grand, c'est demeurer en deçà de la fièvre collective. Ça s'est terminé d'ailleurs par un match nul: boudé par les uns, admiré par les autres. J'en suis. À mes yeux, le film constitue le meilleur coup de la compétition jusqu'ici, une oeuvre qui hante et réclame d'être revue. Pour ce montage fluide qui glisse sans jamais grincer, cette réalisation de haute maîtrise, cette performance éblouissante de Javier Bardem en homme damné en quête de soleil et condamné par un cancer, on salue Iñárritu bien bas. «Parmi mes films, c'est le seul qui ne me donne pas envie de vomir quand je le revois, le plus porteur d'espoir aussi», répond-il à ceux qui le jugent trop noir.

Pas de segments alternatifs, mais des intrigues enlacées. Exit Guillermo Arriaga au scénario. Iñárritu s'est chargé de l'exercice lui-même, avec l'aide de deux comparses, se sentant les mains libres, mais s'investissant d'autant plus.

«Avec Babel, j'ai fait le tour du monde pour m'arrêter au Maroc, au Mexique, au Japon, aux États-Unis. Cette fois, je jetais un personnage central dans un seul lieu, Barcelone, mais l'exercice s'est avéré aussi difficile que pour n'importe lequel de mes films.»

Son Biutiful, le cinéaste mexicain l'a tourné dans la capitale catalane à l'envers de sa carte postale, décrivant la nouvelle mosaïque multiculturelle d'un quartier chaud de Barcelone, une ville qui l'inspirait depuis longtemps. En langue espagnole donc, à l'encontre de 21 Grams et de Babel, Biutiful s'offre l'oscarisé Javier Bardem, qui mériterait un prix d'interprétation haut la main. Son rôle d'Uxbal, très dense et touffu, est la plongée aux enfers d'un mourant en quête de perles.

Iñárritu n'apparaît plus dans l'éclat, mais dans l'intime, explore les canaux souterrains de l'exploitation humaine et les douleurs profondes d'une agonie. Le cinéaste lie ses fils explosifs avec des délicatesses de dentellière, dans une oeuvre puissante pourtant qui cherche à atteindre l'âme humaine dans ses derniers retranchements: violence, compassion, amour, mort, et pardon.

Des films sur la mort

Cette mort, que chacun décline à sa manière à Cannes, Iñárritu en traite dans tous ses films. «Démuni par cette horloge inéluctable on s'interroge, dit-il. Ça me fait faire des films pareils et différents d'une fois à l'autre, comme des pommes.»

Jamais de son propre aveu, il n'aura investi autant d'efforts dans la préparation d'un film, transformant le scénario au point qu'il n'est rien resté des répliques originales, seulement le coeur. «J'ai eu besoin de plus de discipline que jamais, pour retrouver au bout du compte des thèmes identiques, la même ombre projetée sur cette histoire simple d'une grande complexité. Biutiful, c'est Babel, mais dans un endroit unique.»

À travers ce Barcelone de coups bas, de magouilles avec la police pour se sucrer sur le dos des clandestins chinois ou africains en les maintenant dans des conditions sordides, le héros malade et torturé par les catastrophes en chaîne, se voit tiraillé par une ex-épouse bipolaire et à moitié droguée, mère indigne, épouse volage. Mais Uxbal est aussi un père aimant, attentif, dont la rédemption passe par la paternité.

Ça devrait être sinistre. Ça ne l'est pas. Iñárritu dit avoir voulu créer un personnage en marche, que l'existence s'acharne à maintenir dans l'obscurité, mais qui avance à contre-courant vers sa lumière. La caméra avec une image un peu salie, jamais flamboyante, laisse oublier ses prouesses.

Guérison morale

Javier Bardem, l'acteur de Before Night Falls et de No Country for Old Men, se disait ravi d'avoir obtenu ce rôle qui lui a permis de croître en profondeur, sans intellectualiser son personnage. «Uxbal a vécu dans l'exploitation, la corruption. Il doit trouver une guérison morale, s'oublier lui-même et partir apaisé.»

«Je n'ai jamais vu personne s'être investi autant dans un personnage», affirme Iñárritu à propos de Bardem.

Aux côtés du grand acteur espagnol, une comédienne de théâtre argentine faisant ses premiers pas devant l'écran, Maricel Álvarez, très naturelle dans la peau de l'épouse agitée, qui trahit sa famille, bat son fils, disparaît, revient au bercail, malade, prise en charge.

Après s'être égarés dans le ventre de la ville, de bars en dortoirs misérables pour les clandestins, de chantiers miteux en tragédies causées par sa négligence, le film et son acteur s'enferment en dernière partie pour mourir. «Ça devient alors un autre film, une oeuvre de silence. La paix, à travers des éclairages plus clairs, ces éclairages qu'on a tellement soignés.»

Iñárritu ne se berce pas d'illusions: «Le monde est plein de haine qui tue. Nous courons tous dans la mauvaise direction. La société est malade. Biutiful en témoigne, mais le fait d'y aborder des valeurs humaines le rend porteur d'espoir.»

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Le Devoir à Cannes