Xavier Dolan, star cannoise

Le réalisateur Xavier Dolan et les acteurs Monia Chokri et Niels Schneider réunis pour la séance photographique tenue à l’occasion de la présentation du film Les Amours imaginaires, samedi, à Cannes.
Photo: Agence France-Presse (photo) Anne-Christine Poujoulat Le réalisateur Xavier Dolan et les acteurs Monia Chokri et Niels Schneider réunis pour la séance photographique tenue à l’occasion de la présentation du film Les Amours imaginaires, samedi, à Cannes.

Cannes - Dès le moment où il a posé le pied à Cannes, jeudi, Xavier fut bombardé d'entrevues. Des journalistes l'arrêtaient dans les couloirs du Palais, avant d'avoir vu Les Amours imaginaires, pour réclamer des autographes. Une caméra de télévision le suit partout, et il faut parfois lui demander grâce pour un entretien privé. Il est une vraie star ici, happé par le cirque, avec un agenda qui ne lui laisse aucun répit. Hier midi, il était au bord de l'épuisement après la fête nocturne pour son film.

Ce soir, notre jeune cinéaste sera l'hôte d'un dîner intime organisé par le président du Festival de Cannes, Gilles Jacob, en compagnie de Woody Allen, sans compter toutes les rencontres de cinéastes, les panels à son programme. D'ailleurs, pour la projection de presse, samedi après-midi, des Amours imaginaires à Un certain regard, en sélection officielle, de longues queues se formaient, et ce, en pleine conférence de presse du charmant Woody Allen You Will Meet a Tall Dark Stranger. La grande salle Debussy était pleine, et le balcon refoulait du monde. Le film fut chaudement applaudi. Il suscitera sans doute des réactions divergentes. Les échos devaient sortir aujourd'hui et demain en France et ailleurs. D'ores et déjà, le blogue des Inrockuptibles à Cannes, dithyrambique, qualifiait Les Amours imaginaires de superbe mosaïque pop et rétro.

Samedi soir, lors de la projection de gala, la salle, montée à bloc, a ovationné Les Amours imaginaires durant dix minutes. Auparavant, Thierry Frémaux, le délégué général du Festival, avait fait un discours très enthousiaste, lui ouvrant toutes grandes les portes de la sélection officielle et se disant certain de l'accueillir bientôt dans une autre catégorie, ce qui équivaut peu ou prou à prédire ses entrées en compétition. Thierry Frémaux est manifestement ravi d'avoir accès à du sang neuf; jeunesse alliée au talent, mais aussi à une culture cinématographique, cocktail dont le grand festival a bien besoin pour viser l'avenir. Cannes mise sur notre cinéaste. Tout le monde s'entend là-dessus.

Bref, le voici dans une autre position que l'an dernier, lorsque, inconnu au bataillon, Xavier découvrait le festival et s'y faisait connaître, aimer et primer à La Quinzaine des réalisateurs. «Ce fut mon baptême, et j'aimerais tirer des leçons de ce que j'ai appris en 2009. Maintenant, je sens une reconnaissance... et une pression.» Les Amours imaginaires (dont mon collègue Martin Bilodeau fait la critique en page B 8) est totalement différent de J'ai tué ma mère, et Xavier ne les juge pas comparables (même si tout le monde les compare, forcément). En entrevue après la projection, il était nerveux. Moi aussi. On est amis, autant le rappeler pour éviter les ambiguïtés.

Son film pop, comme il l'appelle, très soigné artistiquement, traite du fantasme amoureux. Deux amis (Xavier Dolan et Monia Chokri) sont amoureux du même être de fuite (Niels Schneider). Il le voit comme une sorte de chronique, un essai à chapitres, un abécédaire de l'amour. «Son format est plus libre, plus abstrait que J'ai tué ma mère, ce qui peut être perçu comme un défaut, mais il repose sur un scénario résolument non conventionnel. Les trois héros sont au centre, mais des gens viennent aussi s'étendre sur leurs amours contrariées, ce qui donne une ouverture à l'histoire principale, par le prisme social.»

Il se dit très fier des Amours imaginaires sur le plan artistique en tant que cinéaste et en tant que cinéphile. «Le film ne ressemble à rien, et j'y ai mis plusieurs références au cinéma, aux arts visuels, à la littérature d'ailleurs et du Québec, avec des coups de chapeau en poésie à Jacques Brault, à Gaston Miron. Mon hommage à Gilles Carle est tout entier dans la chanson tirée des Mâles. Aussi, je me sens une filiation avec À tout prendre de Claude Jutra.» Cocteau, un de ses artistes préférés, est également très présent à travers ses dessins.

Nils Schneider, dans la peau de l'être aimé qui ressemble à un Raphaël ou à un Botticelli, Xavier le décrit comme une apparition. «Nos personnages, à Monia Chokri et moi, progressent de leur côté dans la douleur, la solitude et le rejet et ils n'évoluent pas, ne tirent aucune leçon du rejet amoureux, prêts à recommencer à fantasmer toujours. Ils ne s'expriment pas beaucoup par la parole, mais par des expressions, des gestes, des regards. On ne reste pas à la surface des personnages, mais de leurs problèmes. Il y a des aspects très dramatiques, mais la drôlerie tient davantage aux situations qu'aux répliques, à l'encontre de J'ai tué ma mère, qui faisait rire par ses dialogues.»

Le jeune cinéaste a énormément joué sur les chansons (aucune pièce instrumentale), les ralentis, les cadrages, la couleur tonique et la poésie visuelle. «Le rouge, le rose sont omniprésents.» Certains verront des liens côté images, cadrages spectaculaires et couleurs folles avec le cinéma d'Almodóvar, mais il récuse cette influence, ne se sentant pas particulièrement proche des oeuvres du grand cinéaste espagnol.

Xavier revendique ce film comme un objet d'art libre.