En attendant la Palme...

Cannes — Woody Allen fait toujours sensation sur la Croisette, pâle, phobique, blanchi, pince-sans-rire, désolé de ne plus pouvoir s'offrir les rôles de jeune premier et énumérant ses maladies. Plusieurs critiques devaient pourtant descendre ici son dernier film, You Will Meet a Tall Dark Stranger, présenté hors concours (comme toujours, Allen déteste les courses). J'avoue avoir pris plaisir aux dialogues juteux et à ses sempiternels chassés-croisés amoureux dans la jungle urbaine. Il fait du surplace, mais ces couples en réalignement, cette belle-mère chez la cartomancienne, ces rencontres improbables sont joliment livrés par des stars en bouquet: Antonio Banderas, Naomi Watts, Anthony Hopkins, Josh Brolin, certains sous-exploités, mais avec plusieurs répliques jouissives.

Pour la compétition, on se retrouve devant l'écran, parfois impressionnés, ou amusés, mais sans le vrombissement qui vous dit: «Voici la Palme d'or!» Rien de déshonorant jusqu'ici parmi les oeuvres de la course. Il manque le coup de coeur.

Hier, Bertrand Tavernier livrait La Princesse de Montpensier, oeuvre d'époque assez classique, laissant songeur: «Pourquoi en compétition avec ce film après une absence de 13 ans?» Mais sa Princesse eut tant de mal à se financer — la production fut interrompue à maintes reprises — qu'elle était devenue presque une cause pour le cinéma français. Cela expliquant peut-être la sélection cannoise.

D'après une nouvelle de Madame de La Fayette, donnant la vedette à la belle Mélanie Thierry, trimballée entre mari jaloux (Grégoire Leprince-Ringuet), amant volage (Gaspard Ulliel) et prétendant platonique (Lambert Wilson) de la province à la Cour. Tavernier, qui a donné souvent dans la production à costumes, depuis Que la fête commence jusqu'à Capitaine Conan, livre une oeuvre fluide, romanesque à souhait, féministe avant la lettre, avec de bonnes scènes de batailles, mais très cinéma de papa au bout du compte...

Mieux valait s'asseoir devant le beau Another Year de Mike Leigh, parfaitement joué, noir comme le fond du bois, favori de la course pour le moment. Le cinéaste de Secrets and Lies s'y coule dans sa veine d'intimité, avec une comédie grinçante et impitoyable, moraliste, aux acteurs impeccables: Jim Broadbent, Ruth Sheen, qui tiennent la note juste en couple regardant sombrer la vie amoureuse des autres. Lesley Manville en femme paumée, larguée, est le coeur palpitant d'un film où l'alcool ne parvient pas à guérir du mal de vivre. Oeuvre sur les espoirs fracassés, traqués au long des quatre saisons, souffrant de quelques redites mais portée par une mise en scène de rigueur: Mike Leigh ne réinvente pas le genre dans Another Year, il en démontre sa totale maîtrise.

Ici et là
  • Depuis 13 ans, le cinéma africain n'avait pas eu les honneurs de la compétition. Un homme qui crie du Ghanéen Mahamat-Saleh Haroun, avec des inégalités, un jeu d'acteurs parfois faussé, mais plusieurs belles scènes d'émotions rentrées, pose un regard contemporain sur la ville, la guerre civile, la chute du patriarcat, la misère. De beaux plans-séquences du désert et de la cité la nuit, le thème récurrent du festival: une paternité en quête de rédemption, ici doublée de compétition père-fils, à la sauce africaine, sans toutes les épices.

  • Le Festival de Cannes, un des relais du mouvement d'appui au cinéaste Roman Polanski, maintenu en résidence en Suisse et menacé d'extradition aux États-Unis pour une ancienne cause de moeurs, prend ses distances avec celui qui présida son jury en 1991. L'acteur Michael Douglas, fier patriote, a refusé de signer la pétition de soutien lancée par Bernard-Henri Lévy pour aider le cinéaste du Pianiste. C'est le moment que choisit l'actrice britannique Charlotte Lewis pour accuser Polanski d'avoir abusé d'elle au début des années 80, alors qu'elle avait 16 ans. Des déclarations qui surviennent bien tard et semblent cousues de fil blanc... Quoi qu'il en soit, pas trop faraud, Gilles Jacob, le président du Festival de Cannes, marchait samedi sur des oeufs: «Il y a le cinéaste et le citoyen. Le cinéaste est un immense cinéaste. Il y a le citoyen. Personne n'est à l'abri des lois.» Il a précisé tout de même ne pas souhaiter que Cannes serve d'appât, se référant à l'arrestation de Polanski en septembre dernier au Festival de Zurich. Woody Allen, lui, estime que Polanski a déjà purgé sa peine à l'époque, et qu'il est temps de tourner la page.

  • Enfin, c'est l'été et il fait beau. Les badauds ont repris des couleurs. On enlève les petits manteaux. Ça sent la fièvre au bord de l'eau. On vous envoie la brise cannoise...
1 commentaire
  • Pierre-Michel Tremblay - Abonné 17 mai 2010 11 h 14

    sur-palce et maîtrise

    Étrange ce papier : pour Woody Allen Mme Tremblay parle de "surplace", pour Mike Leigh elle parle de maîtrise. Pourquoi W Allen fait du surplace plutôt que de maîtriser son art ?
    C'est toujours fascinant cette perception des critiques l'un "maîtrise" , l'autre fait du "surplace". Peut-être que quelque part sur la planète cinéma un critique a écrit que W. Allen est en parfaite maîtrise de son art de la comédie tandis que Mike Leigh fait du surplace...
    M'enfin...