Tragédies d'hommes ridicules

Afin de souligner les vingt ans de la révolution roumaine et aussi, sans doute, pour tirer quelques leçons du passé, Cristian Mungiu (4 mois, 3 semaines, 2 jours) a rassemblé dans Contes de l'âge d'or quelques-unes des légendes urbaines les plus connues au temps des sombres années Ceaucescu. Son scénario, d'une unité de ton d'autant plus appréciable qu'elle englobe moult récits, n'est pas sans failles mais pose un regard éclairant, lucide et hautement satirique sur les moeurs que commandaient des conditions de vie difficiles. Car pour les Roumains, cet âge d'or proclamé par le régime fut tout sauf doré.

Cinq réalisateurs se sont partagé la tâche de mettre en scène les courtes (mais parfois longuettes) intrigues concoctées par Munigiu, mais au final, l'ensemble affiche une homogénéité concertée. L'approche sans fard privilégiée sied en outre parfaitement à l'atmosphère grise et morne qu'aide à forger, ici un immeuble décati, là une route boueuse.

Dans La Légende de la visite officielle, des villageois terrorisés à la perspective d'une inspection s'agitent. La Légende du livreur de poules se penche sur le quotidien d'un homme mal marié qui tente de s'attirer les faveurs d'une restauratrice qui, elle, n'en a que pour les oeufs qu'il transporte. Dans La Légende de la photographie en une, le photographe du parti vit, aux mains d'un fonctionnaire capricieux, les pires heures de sa carrière. La Légende du policier affamé relate les mésaventures d'une famille qui s'ingénie à tuer un cochon dans son petit appartement sans attirer l'attention des voisins. Enfin, La Légende des marchands d'air brosse la chronique des ambitions puis du désenchantement d'une adolescente qui, après s'être acoquinée à un arnaqueur, se voit déjà riche.

Le second et le dernier sketchs se démarquent nettement du lot. En ces deux occasions, l'amertume et le pessimisme sous-jacent à la drôlerie confinent presque au tragique. Mungiu manie l'absurde en virtuose et parvient à le mettre en relief dans des situations très réalistes. Il est fascinant d'observer les perceptions qu'a-vaient alors les Roumains du communisme et du capitalisme, les légendes urbaines agissant comme révélateurs de l'inconscient collectif.

Contes de l'âge d'or nous parvient en version originale avec sous-titres anglais, avec l'un de ses segments amputé, pour une durée d'un peu plus de deux heures et quart, que l'on sent. Il s'agit de la version vue en visionnement de presse et cette critique ne s'applique qu'à elle. Une seconde version, avec sous-titres français celle-là et totalisant 80 minutes, prendra également l'affiche. Les propos de Mungiu permettent de croire qu'il approuve le concept des versions multiples.

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Contes de l'âge d'or
Réalisation: Hanno Höfer, Razvan Marculescu, Cristian Mungiu, Constantin Popescu, Ioana Maria Uricaru. Scénario: Cristian Mungiu. Avec Alexandru Potocean, Vlad Ivanov, Avram Birau, Ion Sapdaru, Diana Cavallioti. Photo: Liviu Marghidan, Oleg Mutu, Alexandru Sterian. Montage: Dana Bunescu, Theodora Penciu, Ioana Uricaru. Musique: Hanno Höfer, Laco Jimi. Roumanie, 2009, 138 min.

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Collaborateur du Devoir