Trotski est vivant et il habite le West-Island!

The Trotsky donne surtout l’occasion à Jay Baruchel de briller
Photo: Alliance The Trotsky donne surtout l’occasion à Jay Baruchel de briller

Leon Bronstein a 17 ans et habite la cossue résidence familiale de l'Ouest-de-l'Île. Au babillard de sa chambre est épinglée une liste d'actions clés à accomplir au cours des années à venir: épouser une femme plus âgée prénommée Alexandra, partir en exil et être victime d'un assassinat (préférablement dans un pays chaud), entre autres choses. Oui, ce jeune homme là se prend bel et bien pour la réincarnation de Léon Trotski (né Bronstein, soit dit en passant). À son père industriel et à son directeur dictatorial, il en fera voir de toutes les couleurs.

Premier long métrage du comédien montréalais Jacob Tierney (The Neon Bible), The Trotsky propose à partir de cette prémisse inusitée (on ne s'en plaindra pas) une comédie destinée aux adolescents qui risque fort de plaire autant à leurs parents. C'est que les dialogues regorgent de références politiques et culturelles savoureuses: il faut voir les costumes retenus lors de la danse étudiante!

À cet égard, Tierney montre une belle aisance à se rire de la réalité des deux solitudes lors d'échanges vifs à forte connotation satirique. Par exemple cette scène de repas en famille (juive anglophone) où le grand frère reproche à Leon d'avoir fait d'eux la risée de Montréal, une accusation à laquelle la cadette rétorquera que seule la moitié de la ville se gausse, les francophones s'en fichant. Çà et là, les personnages passent de l'anglais au français. Bref, la réalité montréalaise est représentée avec justesse et humour, ce qui, ironiquement, rend le doublage impossible (qui est, de fait, épouvantable). Vivement des sous-titres!

Cela étant, The Trotsky accuse des faiblesses. La lutte de Leon est par moments difficile à cerner et certains enjeux auraient gagné à être approfondis. On n'a qu'à penser au conflit père-fils, trop rapidement évacué et souffrant ultérieurement d'un impact amoindri. La relation avec l'ancien révolutionnaire devenu avocat embourgeoisé paraît quant à elle plus intéressante que l'intrigue sentimentale qui, si elle est jouée avec conviction, ne convainc jamais complètement. Par ailleurs, il aurait peut-être été payant que le dénouement heureux, un passage obligé pour le genre, dresse quelque parallèle (non funeste) avec la fin que connut le vrai Trotski, le reste du film s'évertuant justement à tisser semblables liens.

De facture modeste mais compétente à tous égards, The Trotsky donne surtout l'occasion à Jay Baruchel de briller. Il est bien secondé par Saul Rubinek, attachant en père dépassé, et Anne-Marie Cadieux, rigolote en belle-mère solidaire. Dans le rôle de l'avocat mentor malgré lui, Michael Murphy est épatant.

Premier film prometteur, souvent drôle, The Trotsky ne prend pas les jeunes à qui il s'adresse pour des cons. À la question «ennui ou apathie?», récurrente dans l'intrigue, Jacob Tierney semble répondre «ni l'un, ni l'autre». Ce n'est pas encore une révolution, mais il faut bien commencer quelque part.

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The Trotsky (Le Trotski)
Scénario et réalisation: Jacob Tierney. Avec Jay Baruchel, Emily Hampshire, Michael Murphy, Anne-Marie Cadieux, Saul Rubinek, Colm Feore, Kaniehtiio Horn, Geneviève Bujold. Photo: Guy Dufaux. Musique: Malajube. Montage: Arthur Tarnowski. Québec, 2009, 120 min.

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Collaborateur du Devoir.
3 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 16 mai 2010 21 h 52

    Doublage québécois

    François Lévesque écrit que le doublage de ce film est épouvatable. Il aurait dû prendre le temps de préciser qu'il est québécois (les bons doublages, ici, étant rares).

    Pour finir, une question au critique: depuis quand voit-il des films doublés? C'est nouveau, non? Je le croyais accro aux versions originales.

  • François Lévesque - Abonné 17 mai 2010 15 h 31

    @ monsieur LeBlanc

    Bonjour monsieur LeBlanc.
    Effectivement, je préfère voir les œuvres dans leur version originale puisqu’un doublage, même réussi (et j’ai vu bien du film doublé dans ma vie), constitue un filtre entre moi et l’œuvre telle qu’elle a été conçue par le cinéaste et interprétée par ses comédiens. Le timbre d’une voix, les subtiles inflexions de celle-ci: autant de nuances qu’un doublage peut tenter de rendre, mais là encore, il ne s’agira jamais que d’une contrefaçon. Or comment pourrais-je prétendre jauger une œuvre que je n’ai pas appréciée dans sa forme originelle? À cela, oui, je suis accro. Je conçois et comprends que l’on vit dans une culture du doublage, or mon métier et surtout ma passion me commandent de faire à l’artiste le respect de voir son œuvre sans filtre ni interférence avant de la critiquer. Il en va de même pour The Trotsky. D’où tiens-je alors qu’en plus d’être fondamentalement inapproprié dans ce cas-ci, le doublage est en plus raté? La bande-annonce de deux minutes quinze, si elle est limitée quant à sa représentativité de la valeur du film, ne laisse en revanche planer aucun doute sur la qualité dudit doublage.
    Enfin, les visionnements de presse auxquels nous assistons proposent généralement la version originale, avec sous-titres le cas échéant. Lesquels devraient être beaucoup plus souvent, pour ne pas dire systématiquement, disponibles en français, à mon avis, mais ça, c’est une autre histoire.
    Merci de me lire aussi assidûment et au plaisir,
    François Lévesque
    Collaborateur du Devoir

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 17 mai 2010 23 h 03

    Il n'y a pas de quoi

    Mais je lis assidûment la plupart des journalistes et collaborateurs du «Devoir». Mon cahier préféré entre tous? Celui des livres.