Trois femmes sur fond de chronique elliptique

Remarqué il y a dix ans avec son premier long métrage, Things You Can Tell Just by Looking at Her, le cinéaste Rodrigo Garcia n'a pas chômé depuis, notamment au petit écran où il a réalisé pour le compte de HBO nombre d'épisodes de séries de gros calibre, telles Carnivale et In Treatment. Loin de délaisser le grand, il nous a offert en 2005 le très, très beau Nine Lives, inédit en salle mais disponible en DVD, film ayant scellé sa collaboration avec le confrère Alejandro González Iñárritu (21 Grams, Babel), devenu pour l'occasion producteur. Le tandem, épaulé cette fois par Guillermo Del Toro et Alfonso Cuarón, récidive avec Mother and Child, un autre film mosaïque qui offre à d'excellentes actrices des rôles à leur mesure.

Bien que présents, les personnages masculins demeurent périphériques, quoique essentiels et bien dessinés. Cela dit, Mother and Child se concentre avant tout sur les destins de trois femmes, pour autant de récits, liés de manière tantôt évidente, tantôt subliminale. Issues d'horizons divers, toutes trois arriveront simultanément à un carrefour où elles devront s'interroger sur leurs choix par rapport à leurs rôles de mères et de filles.

Karen, la cinquantaine aigrie, vit avec sa mère invalide et travaille dans un centre pour personnes âgées. Tombée enceinte à 14 ans et contrainte de donner sa fille en adoption, elle trompe son amertume en écrivant à cette enfant inconnue des lettres qu'elle ne lui enverra jamais. Elizabeth, ce bébé d'infortune, aujourd'hui âgée de 37 ans, mène une brillante carrière d'avocate et chérit par-dessus tout son indépendance. Quiconque l'approche le fait à ses risques, et selon ses conditions. Sans lien direct apparent avec celles-ci, Lucy s'apprête de son côté à adopter un enfant. Autour d'elles, des hommes gravitent, s'installent ou partent.

Au-delà du thème de la maternité, c'est celui plus global de la filiation qui est abordé dans une réflexion de prime abord glaçante, puis de plus en plus émouvante. Tributaires de frustrations intériorisées, les comportements de Karen et d'Elizabeth, surtout, les rendent initialement abrasive et dure, respectivement, aux yeux du spectateur. Mais graduellement, les remparts qu'elles ont dressés autour d'elles tomberont, rarement pour les raisons attendues.

Rodrigo Garcia a écrit d'une plume très sûre cette chronique aérienne et elliptique où aucune ligne de dialogue n'apparaît superflue et où même les situations commodes au plan narratif se trouvent validées par la justesse du regard qu'elles renvoient. Mobile et souple, la caméra capte la vérité émotionnelle chaque fois qu'elle effleure le visage ou traverse l'oeil des comédiens.

De la distribution variée et talentueuse se dégagent plusieurs performances exceptionnelles. Annette Bening, retenue, enfin, décline Karen en d'infinies nuances. Dans le rôle d'Elizabeth, Naomi Watts élargit un registre déjà vaste en passant avec brio du déni affectif à une forme d'ouverture tardive. Une percée amorcée par le personnage du patron joué par Samuel L. Jackson, sensible et vraiment touchant dans un beau contre-emploi.

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Mother and Child
Scénario et réalisation: Rodrigo Garcia. Avec Annette Bening, Naomi Watts, Kerry Washington, Jimmy Smits, Samuel L. Jackson, Cherry Jones, David Morse, Elizabeth Pena. Photo: Xavier Pérez Grobet. Montage: Steven Weisberg. Musique: Ed Shearmur. États-Unis, Espagne, 2009, 125 min.

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Collaborateur du Devoir