Jacob Tierney et compagnie

Anne-Marie Cadieux en compagnie du réalisateur du film The Trotsky, Jacob Tierney
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Anne-Marie Cadieux en compagnie du réalisateur du film The Trotsky, Jacob Tierney

Son film The Trotsky (Le Trotski), scintillante comédie politique ayant en toile de fond le Montréal anglophone, prend l'affiche vendredi prochain. Jacob Tierney et son équipe rêvent de briser le mur des solitudes linguistiques.

Pour la communauté anglophone de Montréal, la sortie de The Trotsky, de Jacob Tierney, constitue un petit événement. Il est si rare qu'un film issu de ses rangs connaisse une diffusion assez large (huit écrans au Québec), si rare qu'il soit précédé d'une rumeur positive venue d'abord du Festival de Toronto à l'automne dernier, puis des prix récoltés dans plusieurs rendez-vous de cinéma. Si rare également qu'un film de «nos Anglos» soit porté par une distribution aussi forte, de Jay Baruchel à Colm Feore, en passant par Geneviève Bujold, Anne-Marie Cadieux, avec une équipe technique à l'avenant: Guy Dufaux à la caméra, Malajube à la musique, Anne Pritchard à la direction artistique. Ajoutez à cela que le père de Jacob, Kevin Tierney, qui avait déjà produit le premier film de fiston (Twist, au microbudget), remet le couvert pour The Trotsky, oeuvre pleine d'humour, aux répliques ciselées. «Je n'ai pas voulu offrir un film à mon fils. Jacob, il est doué, précise le producteur. En fait, c'est le meilleur scénario que j'avais sur mon bureau.»

Toute l'équipe croise les doigts: «Espérons que les francophones iront voir le film.»

The Trotsky met en scène Léon Bronstein (Jay Baruchel), jeune homme à lunettes pétri d'idéal politique, qui se croit la réincarnation de Trotski. Il mobilise les employés de l'usine paternelle avant de convaincre les élèves de sa classe de secondaire de l'ouest de Montréal de former un syndicat étudiant, tout en courtisant une femme de neuf ans son aînée, à l'instar de son héros russe, et en foutant le bordel partout.

«Comme anglophones de Montréal, on n'existe pas dans le cinéma des francos, précise Jacob Tierney. Dans celui des Torontois non plus. J'ai voulu, à travers The Trotsky, écrire un billet doux à Montréal, cette métropole que l'on connaît et qu'on aime, nous, les Anglos, qui parlons français et qui participons à sa courtepointe. Mais pas question de montrer des perdants et des étudiants paumés. Les personnages ont des convictions divergentes, mais tout le monde est intelligent dans le film.»

Deux fois plutôt qu'une

Pour son scénario, écrit par intermittence sur une période de dix ans, Jacob s'est d'abord basé... sur la vie de Léon Trotski, révolutionnaire russe dont le destin colle, à des années d'intervalle, à celui de son personnage. Il faut dire que Jacob avait un engouement pour Trotski. «Disons que j'aurais aimé être comme Leon Bronstein à l'école secondaire, tout en me montrant plus sage. Mon héros est un être anachronique, chaotique. Il n'apprend rien des autres. Il leur enseigne. Ce film repose sur l'acteur principal. S'il n'était pas bon, tout s'écroulait.»

Il a embauché Jay Baruchel, une connaissance de jeunesse. L'acteur montréalais joue beaucoup à Hollywood. On l'a vu dans Million Dollar Baby, de Clint Eastwood, She's Out of My League, Knocked Up, et bientôt dans The Sorcerer's Apprentice, aux côtés de Nicolas Cage, avant de monter The Goon, film sur le hockey qu'il a coécrit et qui sera tourné dans les Maritimes. Jay n'avait pas travaillé chez lui depuis dix ans avant The Trotsky, enchaîna avec Notre-Dame-de-Grâce, autre film de Jacob Tierney à l'étape du montage, dit rêver de travailler chez lui plus souvent, dans des films francophones aussi. Il assure avoir vraiment compris son rôle de Léon Bronstein après avoir endossé son complet, mis ses lunettes, eu les cheveux tirés par-derrière, appris à marcher de son pas martial. Ça y est. Il le tenait! «Hollywood et le cinéma indépendant, c'est différent et c'est pareil, mais quand tu as passé à travers les gros plateaux américains et leurs effets spéciaux, tu peux tout faire...»

Anne-Marie Cadieux, dans la peau de la belle-mère de Léon, francophone qui se rêve en mère juive, se dit ravie de pénétrer dans le cercle d'un cinéma anglophone. «On ne travaille jamais ensemble. Deux solitudes? Mets-en. The Trotsky est une tentative de les réunir, ces solitudes-là.» D'autant plus contente, l'actrice québécoise, qu'elle atterrit aussi à la distribution de Notre-Dame-de-Grâce, comédie noire basée sur le roman Chère voisine, de Chrystine Brouillet, cette fois en francophone dans ce quartier multiethnique de Montréal. La voici adoptée par le clan Tierney.

Kevin Tierney, le papa producteur, qui était derrière Bon cop, bad cop, déclare chercher de plus en plus à marier ces solitudes-là dans un cinéma populaire, en montrant un Montréal vivant, moderne, bilingue: celui de l'après-Mordecai Richler. Après avoir produit les films de son fils, il se lance à l'assaut de la comédie French Connection, qu'il réalise lui-même.

Les Anglos de Montréal n'ont pas dit leur dernier mot.

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