Cinéma - Portrait de famille

Scène du film L’Épine dans le coeur, de Michel Gondry, mettant à l’écran sa tante Suzette.
Photo: Cinéma du Parc Scène du film L’Épine dans le coeur, de Michel Gondry, mettant à l’écran sa tante Suzette.

Les films de famille devraient-ils toujours rester dans la famille? Michel Gondry est loin d'en être convaincu, affichant pour sa tante Suzette une affection particulière et tenant à prolonger son histoire, longtemps documentée par la caméra super-8 de son fils Jean-Yves.

Ce petit cinéma ne l'amusant plus du tout, il laisse le champ libre à son célèbre cousin, le réalisateur français d'un nombre incalculable de pubs et de clips fabuleux (Beck, Noir Désir, Kylie Minogue), de longs métrages inspirants (Eternal Sunshine of the Spotless Mind) et d'autres un peu désolants (The Science of Sleep, Be Kind Rewind).

Avec L'Épine dans le coeur, il suit pas à pas celle qui fut institutrice de 1952 à 1986, presque toujours dans des écoles rurales, et des classes multiniveaux, de la région montagneuse des Cévennes. Parfois plus près d'Émilie Bordeleau des Filles de Caleb que du prof zen du documentaire Être et avoir, Suzette a régné sur ses élèves avec une main de fer mais aussi avec une audace peu commune, introduisant de nouvelles méthodes pédagogiques ou valorisant l'activité physique.

Colères et frustrations

Les nombreux faits d'armes de cette femme qui cache bien mal ses colères et ses frustrations surgissent au détour de ses visites des écoles d'autrefois, certaines reconverties et d'autres en lambeaux. Ce pèlerinage donne lieu parfois à quelques extravagances, comme cette séance de projection en plein air au milieu des ruines d'un établissement scolaire.

Ce passé recomposé se superpose à celui capté par Jean-Yves, un homme brisé par la dépression et, selon ses dires, écrasé par une mère qui fut aussi son institutrice. Suzette, jamais étouffée par la diplomatie, pose sur son fils un regard ambivalent, reconnaissant ses souffrances, la longue acceptation de son homosexualité, mais refusant de se remettre en question. Le film devient parfois une série de parenthèses sur leur absence de dialogue réel, oscillant entre le cabotinage enfantin et les reproches perfides exprimés à tête baissée, le regard fuyant...

Cette thérapie familiale inachevée porte aussi la marque festive de ce grand bricoleur qu'est Michel Gondry, jouant sans cesse à Georges Méliès dans la fabrication d'effets visuels que plusieurs croient bêtement désuets, comme la pixilation. Ces jolies touches visuelles ponctuent le parcours de Suzette, à la fois géographique et émotionnel, donnant la véritable touche Gondry à ce tableau croulant souvent sous l'anecdote. Car les échanges avec les collègues et les élèves d'antan relèvent plutôt des formalités entendues dans les retrouvailles organisées.

Suzette Gondry n'a rien d'une grande héroïne de cinéma et son aplomb, voire sa dureté, en fait une figure qu'il est tout autant difficile d'aimer que de détester. Lorsqu'elle explique ses raisons pour avoir attendu deux jours avant d'annoncer à son fils la mort de son père ou qu'elle n'hésite pas à le qualifier d'«épine» dans son coeur, l'ancienne institutrice sembler oublier la caméra de son neveu. Elle est à prendre en bloc, avec ses fous rires un peu ridicules (la première scène autour de la table familiale insuffle au spectateur le piètre confort de l'intrus) et ses coups de gueule. Et elle n'a sans doute pas fini de remettre les fortes têtes à sa place.

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L'Épine dans le coeur
Réalisation et scénario: Michel Gondry. Image: Jean-Louis Bompoint. Montage: Marie-Charlotte Moreau. France, 2009, 86 min.
Au Cinéma du Parc, v.o. française avec s.-t. anglais.

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Collaborateur du Devoir