L'entrevue - Le boomer et la mort

Jean Larose. — Source: Université de Montréal
Photo: Jean Larose. — Source: Université de Montréal

Au-delà de Cannes, de la fierté de voir un film québécois s'en tirer plus que bien (meilleur scénario, prix d'interprétation féminine), au-delà de l'éloge quasi unanime, que nous révèlent Les Invasions barbares sur le Québec? Nous avons posé la question à Jean Larose, écrivain et professeur de littérature à l'Université de Montréal, qui réfléchit sur la crise de la culture depuis une vingtaine d'années, entre autres à partir de notre cinéma. En 1987, dans un essai qui a fait date, La Petite Noirceur, il avait analysé Le Déclin de l'empire américain de Denys Arcand comme un symptôme de l'hédonisme anti-intellectuel des élites québécoises. À ses yeux, Les Invasions ont aussi de nombreux défauts. Entretien sous forme de charge.

Les Invasions? Jean Larose n'a pas aimé. Est-ce, comme l'ont écrit des critiques, parce que l'oeuvre de Denys Arcand «descend les jeunes»? Au contraire, «il y a une certaine tendresse à leur endroit et il n'est pas plus dur avec eux qu'avec les baby-boomers». On aurait pu croire que ce portrait d'un Québec déculturé, que cette satire pleine de désillusion à l'égard d'une Révolution tranquille ayant conduit à l'impasse de la «petite noirceur», auraient concordé avec les thèses de Larose, infatigable dénonciateur de la crise de la culture au Québec. «Je partage sans doute la plupart des points de vue d'Arcand», dit-il.

Où est le problème, alors? «C'est un film sur la mort, explique-t-il, mais qui ne prend pas la mort au sérieux.»

L'analyse surprend, tant ce film est tout entier centré sur la venue de la grande faucheuse. «Si, si», insiste-t-il. Elle n'est pas prise au sérieux, de plusieurs manières: d'abord et avant tout à cause de la «sensiblerie» sur laquelle le film se clôt et qui a profondément irrité l'écrivain. «Ce film combine curieusement nihilisme et sentimentalisme», soutient-il. Nihilisme, puisque rien ne fonctionne: l'État, illustré ici par l'hôpital encombré et sa gestionnaire terrifiante. («Elle aurait pu venir des sciences de l'éducation», lâche un Larose narquois qui ne perd jamais une occasion de tirer de ce côté.)

Rien ne fonctionne, donc: la solidarité est en panne; les jeunes sont «analphabètes», les vieux, concupiscents et le syndicalisme, corrompu. «Il y a là une espèce de parti pris de désespérer le spectateur.» Curieusement, cette dureté, ce «sadisme» d'Arcand, qui donnait d'emblée l'impression d'une tragédie, tourne à la fin en drame sentimental. Déception de Larose: «Chaque fois que j'ai eu envie de pleurer, je savais que c'était raté.»

Selon lui, Rémy, gauchiste libidineux, n'aurait pas dû arriver à se réconcilier avec son fils Sébastien. «S'il s'était éteint seul, toujours brouillé avec son gars, on aurait alors eu une réelle tragédie. Et ce serait d'ailleurs conforme à la situation présente où nombre de parents finissent abandonnés par les enfants.»

Une facture de téléroman

Faiblesse du scénariste et réalisateur, donc, qui donne finalement à ce film une facture de «téléroman». (Le Monde a parlé de sitcom.) Faiblesse aussi de cette génération du baby-boom à laquelle Arcand appartient et «qu'illustre Rémy jusqu'à la caricature». Génération de Larose, du reste, un «boomer» qui, comme universitaire devenu père sur le tard, s'identifie sans peine à au moins un des personnages des Invasions. La mort, pour les gens de cet âge, est la grande ennemie. Dans Génération lyrique, en 1992, François Ricard citait le situationniste Vaneigem: «Nous étions nés pour ne jamais vieillir, pour ne mourir jamais.»

Le personnage de Rémy se trouvait donc programmé pour ne pas prendre la mort au sérieux; ou alors comme une absurdité scandaleuse: «Oui, mais moi, je ne serai plus là!», déclare-t-il, comme si le monde allait périr avec lui. Larose n'en revient pas de ce personnage qui n'a pas un «vrai moment de conscience», qui ne revient «jamais sérieusement sur sa vie».

«Attendez, vous êtes sévère, lui dis-je: Rémy se reproche beaucoup de choses, par exemple d'avoir adhéré au "crétinisme" maoïste.

«Certes, rétorque Larose, mais il ne s'astreint pas à un vrai bilan. Tout au plus fait-il le compte de ses conquêtes, devenues toutes plus dingues les unes que les autres.

«Et autour de Rémy, poursuit-il, les amis, dépêchés des quatre coins du monde, lui disent: "Non, tu n'as pas tout raté." Et sa femme, malgré tout, l'appelle "l'homme de sa vie". Et son fils, "dans une volte-face invraisemblable", se rapproche de son père et le "touche", obéissant ainsi aux injonctions de la "bonne soeur".»

En somme, c'est une mort adoucie au possible. N'est-ce pas là la volonté de la génération qu'incarne Rémy? Ce film, en somme, n'est-il pas la meilleure réponse à l'interrogation qui ponctuait Génération Lyrique, de Ricard: «À quoi ressemblera une mort lyrique?» Ricard ajoutait: «On peut prévoir [...], comme le laissent deviner les progrès de l'euthanasie et du droit au suicide sans douleur, que les façons de mourir s'adouciront. Ainsi sera vaincue peut-être l'ultime servitude à l'égard du monde, qui était l'obligation d'assumer les pesanteurs de la souffrance physique et de l'agonie.» Larose acquiesce: «Au fond, ce n'est pas une mort! C'est un effacement dans une espèce de nirvana shooté.»

Nulle surprise, selon Larose, qu'au Québec on rate systématiquement les funérailles des grands morts. «Les trois dernières obsèques — Maurice Richard, Riopelle et Dédé Fortin — ont donné lieu à des funérailles grotesques! Elles semblaient avoir été organisées par la Ligue nationale d'improvisation.» Larose, qui s'est déjà défini comme un «non-croyant pratiquant», affirme: «Puisque tout rituel a été aboli, on semble incapable de retirer l'héritage national symbolique de ces décès.»

Du Moyen Âge au nouvel âge

Presque vindicatif, il conclut qu'on souhaite d'autant plus escamoter la mort que l'on n'a rien transmis. «Cette génération, la mienne, a commencé par détruire l'héritage. Ensuite, on a tout attendu du plaisir, du sexe, ou encore de la "vie", pour reprendre le mot-clé de Rémy. On a remplacé la religion catholique par la "superstition de la vie", comme disait Proust. Tout ce qu'on a enseigné, c'est la rupture.» Le Québec est passé «du Moyen Âge au nouvel âge», selon la formule du philosophe Daniel Tanguay.

Mais n'est-ce pas précisément la dénonciation qui sous-tend le film d'Arcand? Non, répond Jean Larose, impitoyable: «Ou alors cette leçon est inefficace. Car on aboutit au mélodrame, ce qui fait que le réalisateur ne nous emmène pas plus loin que les personnages.» En définitive, dit-il, cette dénonciation participe de ce qu'elle dénonce.

C'est-à-dire? Le sexe, par exemple, dont on parle de façon extrêmement crue chez Arcand: «Il me fait penser à Pedro Almodovar, le cinéaste espagnol [Tout sur ma mère]. Les peuples qui ont été sous la chape du catholicisme ressentent le besoin de montrer qu'ils ne craignent pas le sexe. Alors ils sont cochons à l'extrême.»

Comme des barbares?

LE COURRIER DES ÉCRANS

Le courrier des écrans. Le meilleur et le pire des écrans, petits et grands, vus par nos journalistes cette semaine. Inscrivez-vous, c'est gratuit.


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront le 5 septembre 2019.