Un certain goût pour la mort

Francis Ducharme dans Les Signes vitaux, de Sophie Deraspe
Photo: Mongrel Medias Francis Ducharme dans Les Signes vitaux, de Sophie Deraspe

Une incessante quête de vérité traverse les films de la cinéaste Sophie Deraspe. Elle s'articule grâce aux mécanismes de la fiction, mais l'espace d'une image provocante, le temps d'une séquence dépouillée d'artifices, tout bascule pour créer un sentiment d'inconfort, de perplexité. Devant Rechercher Victor Pellerin, certains ont pu croire à l'existence de ce peintre en cavale, dont le profil était reconstitué par ceux qui l'avaient connu; rarement faux documentaire sembla parfois aussi vrai.

Une même authenticité au parfum pessimiste donne à son second long métrage, Les Signes vitaux, son caractère singulier, métissant une fois encore les diktats de la fiction avec le réalisme blafard d'un environnement protégé, celui où l'on pousse son dernier souffle. Ni foudroyante ni spectaculaire, la mort s'incruste tout doucement dans les chambres de ce centre de soins palliatifs, refuge des condamnés de la médecine supposément toute-puissante mais aussi celui d'une jeune femme devenue bénévole et qui en a fait son dernier retranchement.

Simone (Marie-Hélène Bellavance, une présence énigmatique, charnelle, jamais flamboyante) ne croyait pas que le décès de sa grand-mère — en son absence — aurait sur elle autant d'impact. Revenue de Boston pour l'occasion, elle n'arrive plus à repartir, décidant de se faire présente, de manière excessive, auprès des voisins d'étage de la défunte. Cette fréquentation quasi quotidienne a un impact sur sa relation avec son copain Boris (Francis Ducharme), tissant une intimité parfois plus grande avec des personnes brisées par la souffrance, certaines capables de dignité, comme Mme Perrin (étonnante Danielle Ouimet), d'autres rongées autant par la colère que par la maladie, telle cette mère au coeur de pierre (Marie Brassard, percutante à chaque scène). À cette quête intérieure chaotique — ou ce désir inavoué de rédemption? — se superposent les tremblements de coeur d'une faune immobile, rêvant d'une sortie de piste rapide ou incapables de se résoudre à quitter ce monde, aussi beau qu'impitoyable.

La trajectoire de cette jeune femme dont on ne saura finalement que peu de chose est souvent ponctuée de moments étranges, des parenthèses musicales qui semblent plus près du rêve que de la réalité, et de scènes loufoques et impudiques que la caméra se contente de capter, comme en retrait, rarement voyeuse. Elle dévoile ainsi toute la fragilité de Simone — que l'on se gardera de révéler ici —, donnant à ce personnage en apparence fade l'étoffe d'une héroïne de tragédie sans les excès larmoyants.

Les Signes vitaux expose, sans grands discours ni effets racoleurs, la fracture d'une société cherchant à tâtons de nouveaux rituels pour apprivoiser la mort. Entre les marques rassurantes du passé, celles des quartiers ouvriers de Québec avec ses rues étroites et ses églises pas encore transformées en condos, et la blancheur aveuglante des corridors d'hôpitaux, Sophie Deraspe prend la mesure de cette angoisse, de ce vertige, vécu en solitaire et sans garde-fou. Mais dans ce film délicat et sensible, tant qu'il y a de la vie...

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Les Signes vitaux
Réalisation, scénario et image: Sophie Deraspe. Avec Marie-Hélène Bellavance, Francis Ducharme, Danielle Ouimet, Marie Brassard. Montage: S. Madeleine Leblanc. Musique: Jean-François Laporte, Krista Muir. Québec, 2009, 87 min.

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Collaborateur du Devoir