Un thriller comme on n'en fait plus

Niels Arestrup et Tahar Rahim, dans l’émouvant thriller de Jacques Audiard, Un prophète
Photo: Mongrel Media Niels Arestrup et Tahar Rahim, dans l’émouvant thriller de Jacques Audiard, Un prophète

Qui prend parti prend pays. C'est ce qui, au premier regard, ressort du foudroyant cinquième long métrage de Jacques Audiard, Un prophète, campé dans la jungle bétonnée d'une prison française. Parce qu'il est admis dans la bande de détenus corses placée sous l'emprise de César (Niels Arestrup), un tyran, Malik (Tahar Rahim), beur de 19 ans condamné à six ans de prison, tourne le dos aux siens, ceux-là sous la coupe de quelques «barbus».

Nul n'étant prophète en son pays, Malik, qui «fait l'arabe» pour les Corses à la suite d'un pacte initiatique imposé par la force (il a dû tuer un mouchard maghrébin sous peine d'être lui-même tué), gagne l'estime du parrain qui, au bout de trois années sans permission, lui obtient grâce à son avocat des droits de sorties au cours desquelles le jeune fait ses «commissions». Et monte, parallèlement, un réseau de trafic de drogue à l'insu de son vieux et violent mentor, dont le pouvoir intra-mural décline.

Film sur l'émancipation, sur le chemin qui sépare «être personne» d'«être quelqu'un», Un prophète, Grand Prix au dernier Festival de Cannes et en lice pour 13 prix César, est une oeuvre complexe et grisante à la fois, qui avance d'aplomb sur le mur qui sépare la peinture de milieu du cinéma de genre. Le cheminement du héros très discret se lit dans la forme même du film: au début placide, fermé, engourdi, comme Malik qui s'exprime par monosyllabes, le récit, la mise en scène, le montage de la complice Juliette Welfing (avec Audiard depuis Regarde les hommes tomber) s'ouvrent et prennent de la vitesse à mesure que celui-ci prend de l'assurance, puis deviennent quasi hallucinés quand il lui pousse des ailes.

Fasciné par l'innocence et les tentations du crime, comme avant lui Peckinpah et Lumet, Audiard élargit par Un prophète sa galerie d'outsiders avec ces deux antihéros aux antipodes, qui s'inscrivent dans le prolongement de ceux des films Regarde les hommes tomber, Sur mes lèvres et De battre mon coeur s'est arrêté. Le fait que Tahar Rahim ne soit pas connu joue en faveur du film, auquel il apporte une vérité quasi documentaire. Inversement, le fait qu'on connaisse Niels Arestrup, tyran réputé sur les plateaux, ajoute à son personnage une dimension quasi opératique. Son César, qui a tout d'un Napoléon, apporte au film une ampleur dramaturgique inouïe, sans laquelle rien de ce qu'on voit ne serait possible.

Un prophète ne donne pas dans l'étude sociologique, ni dans la psychologie de salon: les personnages sont des archétypes habités, qui obéissent à des lois de clans et qu'Audiard filme à hauteur d'homme, sans élever la caméra pour suggérer le regard d'un narrateur omniscient ni élever son propre regard à la hauteur morale de quelqu'un du dehors. Metteur en scène de ce qu'on voit, Audiard organise notre pensée de spectateurs en la libérant de ses repères moraux et sociaux. Le meurtre commis par Malik, et qui le hante, n'est finalement qu'une affaire de conscience. Pas une question de société. L'événement a tué le garçon qu'il était, réveillé l'homme qu'il est devenu. Au-delà des analyses et des thèses, auxquelles il ne résiste pas, Un prophète demeure, et c'est ce qui surprend le plus, un thriller captivant à suivre, éblouissant de maîtrise, comme on n'en fait plus depuis déjà des décennies.

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Un prophète
Réalisation: Jacques Audiard. Avec Tahar Rahim, Niels Arestrup, Adel Bencherif, Reda Kateb, Hichem Yacoubi, Jean-Philippe Ricci. Scénario: Thomas Bidegain, Jacques Audiard. Image: Stéphane Fontaine. Montage: Juliette Welfling. Musique: Alexandre Desplat. France, 2009, 149 minutes.

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Collaborateur du Devoir