Entretien avec le cinéaste Bruno Dumont - À la recherche de la présence du sacré

Bruno Dumont comprend l’importance d’un cinéma commercial, mais revendique une place accrue pour lui et ses pairs.
Photo: Rendez-vous du cinéma québécois Bruno Dumont comprend l’importance d’un cinéma commercial, mais revendique une place accrue pour lui et ses pairs.

Le cinéaste français derrière La Vie de Jésus, L'Humanité, Flandres, vient donner un cours de maître aujourd'hui à la Cinémathèque, dans le cadre des Rendez-vous du cinéma québécois, qui lui consacre une rétrospective. Il présente aussi Hadewijch, son plus récent long métrage.

Certains le considèrent comme l'un des plus grands cinéastes français contemporains. Son rythme et ses choix radicaux en irritent d'autres. Depuis son premier long métrage-choc La Vie de Jésus, en 1997, incursion dans l'univers d'une jeunesse désoeuvrée d'une petite communauté du nord de la France, Bruno Dumont a imposé sa griffe sans concession sur le paysage du septième art. Après des études de philosophie, il demeure hanté par les questions éthiques, met souvent en scène des délinquants, des paysans, des ouvriers dans son coin de pays: le Nord de France.

Très primé à Cannes pour La Vie de Jésus en 1997 (couronné aussi du prix Jean-Vigo), pour L'Humanité en 1999 (trois prix), et pour Flandres en 2006, Bruno Dumont a puisé à cette reconnaissance une précieuse indépendance.

«Le cinéma français fait beaucoup de concessions pour obéir aux lois du marché, soupire-t-il. J'ai la liberté d'écrire un scénario, de faire un film, sans tenir compte des impératifs de l'industrie.» Luxe? Nécessité, plutôt.

Admirateur des grands: de Bergman à Dreyer, de Tarkovski à Sokourov, Bruno Dumont comprend l'importance d'un cinéma commercial, mais revendique une place accrue pour lui et ses pairs. «Sans faire beaucoup d'entrées, mes films sont distribués partout dans le monde. Des spectateurs mécontents de ce que l'industrie leur offre, il en existe dans tous les coins du monde. Je fais un cinéma artisanal, avec des acteurs non professionnels et des budgets peu élevés, qui me laissent une grande marge de manoeuvre, loin des oeuvres parisiennes et bourgeoises, tournées par des gens qui travaillent à l'intérieur d'un système clanique. Faire du cinéma pose avant tout la question du bien et du mal.»

Agnostique, Bruno Dumont avoue chercher la présence du sacré en dehors des valeurs spirituelles. «Le cinéma ouvre sur l'ailleurs, comme la poésie, la musique, la peinture. L'art possède un lien direct avec le sacré.»

Déjà le titre La Vie de Jésus ouvrait sur une dimension religieuse. L'Humanité offrait à son héros une dimension christique. Dans Hadewijch, le cinéaste met en scène une jeune mystique contemporaine, aliénée par sa foi. «Sa quête repose sur un besoin d'absolu, mais aussi sur une démence, qui peut l'entraîner vers la violence. Je voulais sortir ce personnage des sentiers battus de la représentation religieuse. Elle est une aristocrate, dont le riche décor symbolise surtout une richesse intérieure, mais ancrée dans la vie. Le film aborde les dangers de l'idéalisme.»

Bruno Dumont en appelle à la dignité de la création et invite les jeunes cinéastes à résister aux sirènes du marché, en cherchant leur voix propre, leur style. À son avis, les médias électroniques contribuent beaucoup à créer un problème de valeurs en incitant les spectateurs à fuir les films incitant à la réflexion. «Le public, il faut l'éduquer, et la télé est une fabrique à abrutis.»