Une entrevue avec Jacques Audiard - Gros bazar cherche (et trouve !) grand film

Jacques Audiard sur le plateau de tournage du Prophète
Photo: Mongrel Media Jacques Audiard sur le plateau de tournage du Prophète

Grand Prix du jury à Cannes en mai dernier, en nomination pour 13 César ainsi que pour l'Oscar du meilleur film en langue étrangère, Un prophète arrive enfin parmi nous, par les soins de Métropole Films, et par la voix de son réalisateur Jacques Audiard, rencontré lors du dernier Festival international du film de Toronto. Au menu de la conversation: les libertés de la fiction, le film de genre et les gros bazars...

«C'est le plus gros bazar que j'aie jamais tourné», affirme d'entrée de jeu Jacques Audiard (Un héros très discret, Sur mes lèvres) à propos de son cinquième long métrage en 15 ans, Un prophète, campé en milieu carcéral et suivant «l'ascension» d'un petit criminel dans la hiérarchie pénitentiaire et, par ricochet, dans l'échelle sociale.

Résumons le bazar: de 50 à 100 personnes en même temps sur le plateau, un décor entièrement créé dans une banlieue industrielle parisienne, 16 semaines de tournage (plutôt que la norme de huit ou neuf), un budget de près de 20 millions de dollars, 60 scènes de cellules et une distribution composée en bonne partie d'acteurs non professionnels. «Au stade du scénario, nous [lui et son coscénariste Thomas Bidegain] étions obsédés par les problèmes d'écriture. Nous n'étions pas du tout dans la projection des problèmes de production. C'est en mettant en route la préparation que j'ai compris que ça serait difficile, confirme Audiard. Je rêvais de faire un film qui m'emmène ailleurs. Là, ça y était.»

Au-delà des difficultés de tournage, qui fatiguent, qui usent, qui font peur, Audiard a retrouvé ce désir d'altérité qui l'animait dans un décor composé d'une cour, de façades, de trois couloirs et d'une vingtaine de cellules distribuées sur quelques étages. Un mégadispositif pour un film intimiste, pensé dans l'universel et tourné à hauteur d'homme, en prise avec le réel et en rupture avec les facilités du cinéma. «Le décor était à l'échelle et en dur. Je ne pouvais pas bouger les cloisons. Pour produire une image réaliste, je voulais que le confinement soit réel et ne pas adopter le point de vue de la caméra de surveillance.»

Un pur prototype

Le premier jour de tournage, Audiard, qui adore les con-traintes, tourne une scène dans une cellule de huit mètres carrés. Champ, contrechamps, plan de coupe, l'évidence. Le lendemain, pour une autre scène, dans le même espace, il essaie de varier la grammaire. Sans tricher sur la hauteur, sans pouvoir élargir la perspective. «C'est là que je me suis dit: je n'ai pas deux scènes de cellule à tourner. J'en ai soixante. Il vaut mieux que je me fixe, sinon je ne vais pas survivre.» Ne pouvant pas varier les choses d'une prise à l'autre, le véritable mouvement, a-t-il fini par constater, devait venir des acteurs. «Remettre au centre ce qui devait être au centre, résume le metteur en scène. Ça s'est fait dans un cheminement, il a fallu que j'y pense, que le film me fasse peur, qu'il me résiste, pour arriver à ce constat.»

Le résultat est foudroyant de réalisme, et d'une ampleur exceptionnelle à tous égards: mouvement, climat, forme, qui selon le cinéaste émanent et s'inspirent des personnages. Et des acteurs, le jeune Tahar Rahim en tête. Celui-ci crève l'écran dans la peau du jeune sdf qui, incarcéré à 19 ans pour vol, devient un pion entre les mains d'un parrain de la pègre corse (Niels Arestrup), qui impose sa loi entre les murs de la prison et l'oblige, en guise d'initiation et pour sauver sa propre peau, à tuer un rival dans sa cellule.

Pour documenter son film, Audiard s'en remet aux données factuelles: comment se fait la circulation dans une prison, comment on entre dans une cellule, comment on la ferme, qui la ferme, etc. Le reste appartient à la fiction. «La prison, pour l'individu libre, est un fantasme. Il s'agit pour ceux qui travaillent sur ce milieu de produire des éléments de réalité, de vraisemblance, mais le reste est totalement faux.»

Inutile de l'embêter avec des questions sur la prison comme université du crime, sur le taux de criminalité en France et autres questions sociales qui encombrent la fiction. Un prophète n'est pas un documentaire, ni un film à thèse. «Lorsqu'on se met du côté de la fiction, c'est qu'on a de bonnes raisons de le faire. Et du côté du film de genre, encore plus. Car à l'origine, je voulais parler des gens qui n'ont pas de représentation cinématographique forte en France — les Arabes, les Corses —, puis les hisser à la hauteur du film de genre et en faire de purs prototypes de héros.»

Les scènes les plus puissantes d'Un prophète se jouent entre Arestrup, un vétéran du théâtre et du cinéma, et Tahar Rahim, un jeune acteur de 28 ans pratiquement sans expérience. À son sujet, Audiard reconnaît qu'il a, au début du tournage, douté de son choix. «On avait peur, l'un et l'autre, de s'abandonner.» Rahim parce qu'il se demandait si le système qu'il avait mis en place allait survivre dans la durée. Audiard parce qu'il cherchait la passerelle entre le personnage sur papier et celui qui se matérialisait devant sa caméra.

«Et puis, au bout d'une ou deux semaines de tournage, on a oublié les questions théoriques, on s'est mis dans l'instant, dans l'appétit du jeu, et l'étincelle s'est produite. Rétrospectivement, je me demande ce qu'aurait été ce film sans lui», résume Jacques Audiard, qui à 57 ans possède la voix la plus forte, ainsi que l'oeuvre la plus rigoureuse et constante du cinéma français des 20 dernières années. Tout ce qu'il y a à savoir sur lui, Un prophète nous l'apprend. Et qui verra celui-ci en premier voudra forcément remonter son parcours, depuis De battre mon coeur s'est arrêté (2005) jusqu'à Regarde les hommes tomber (1994). C'est la grâce qu'on leur souhaite.

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Collaborateur du Devoir