Leçon de cinéma

Leonardo DiCaprio et Mark Ruffalo dans Shutter Island, de Martin Scorsese
Photo: Source paramount Leonardo DiCaprio et Mark Ruffalo dans Shutter Island, de Martin Scorsese

Le tandem Martin Scorsese et Leonardo DiCaprio avait fécondé en 2006 plusieurs Oscar pour le précédent film, The Departed (Les Infiltrés), oeuvre pourtant assez mineure du cinéaste de Taxi Driver. C'est ce Shutter Island, un grand cru Scorsese, qui mériterait les plus grands honneurs. Car rarement a-t-on vu thriller psychologique si bien réalisé, avec des références hitchcockiennes évidentes à Vertigo et à Psycho surtout.

Accordons une partie du crédit de la réussite au chef décorateur oscarisé Dante Ferretti, mais aussi à la décision de Scorsese de tourner dans un vieil asile en ruine, avec quand même des éléments recréés en studio. Ces décors exceptionnels contribuent beaucoup à instaurer cette atmosphère de fin du monde, où toutes les terreurs ont droit de cité. La remarquable musique ne donne pas sa place non plus, discrète et prenante, apparaissant toujours à point nommé, sans noyer l'action mais en nous attirant vers la démence. Le climat étouffant s'instaure d'entrée de jeu par l'oreille et par ce cadre inouï.

Adaptant donc le roman de Dennis Lehane, Scorsese situe son action en 1954 sur l'île mystérieuse de Shutter (le film a été tourné sur une île près de Boston), entourée de vertigineuses falaises et surplombée d'un phare et d'un hôpital. Neuf ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, des fantômes hantent les patients d'un hôpital psychiatrique, le nazisme n'est pas loin, des expériences sont faites sur des malades mentaux et la guerre froide bat son plein.

Deux agents américains, Teddy Daniels (DiCaprio) et Chuck Aule (Mark Ruffalo), arrivent en bateau pour enquêter sur la disparition d'une certaine Rachel, meurtrière ayant réussi à s'évader d'un asile.

La folie est au centre du film, une folie hallucinatoire qui s'épluche comme des poupées russes, alors que les apparences basculent jusqu'au vertige. Entre d'inquiétants patients, de non moins mystérieux psychiatres incarnés par Ben Kingsley et Max Von Sydow, des infirmières trop mielleuses, le mystère plane, le danger se respire, et le duo d'enquêteurs égarera jusqu'à son identité.

Les brillants mouvements de caméra dans des couloirs souterrains dont des mains folles émergent, des scènes oniriques d'une beauté exceptionnelle, avec pluie de cendres et corps effrités, émerveillent. Sans compter les corps blanchis du camp de la mort qui reviennent hanter le héros et les falaises de l'île qui invitent aux grands sauts. Un montage spectaculaire, déstructuré, enroulé comme une vrille autour de la folie, s'amuse à faire perdre pied au spectateur.

Leonardo DiCaprio, en perdant au fil des ans son air poupin, devient le grand acteur que Scorsese voyait depuis longtemps en lui, ici se métamorphosant en être hanté, halluciné, tremblant et blafard, qui s'enfonce dans sa propre psychanalyse. Sa meilleure performance à vie. Mark Ruffalo paraît plus fade dans la peau du comparse, mais avec un rôle relativement mineur qui n'enlève rien à la charge de cette fable bouleversante. À sa clé: l'être humain prisonnier de ses méandres et d'une île intérieure dont il ne pourra jamais s'évader. Car le thriller, le polar au programme, n'était que leurre, bien entendu!

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Shutter Island
Réalisation: Martin Scorsese. Scénario: Laeta Kalogridis, d'après le roman de Dennis Lehane. Avec Leonardo DiCaprio, Mark Ruffalo, Ben Kingsley, Michelle Williams, Emily Mortimer, Max Von Sydow. Image: Robert Richardson. Montage: Thelma Schoonmaker. Supervision musicale: Robbie Robertson.