États critiques

Natacha Koutchoumov et Robin Harsch dans Un autre homme, de Lionel Baier
Photo: Axia films Natacha Koutchoumov et Robin Harsch dans Un autre homme, de Lionel Baier

Certains critiques de cinéma aiment se forger une personnalité médiatique, ou carrément un personnage. Sont-ils tous pour autant des personnages de cinéma? Cette faune inspire peu les réalisateurs, préférant sans doute garder pour eux leur indifférence, ou leur mépris.

Le cinéaste suisse romand Lionel Baier (Garçon stupide) n'affiche guère une opinion plus favorable dans Un autre homme, mais, à défaut d'être flatteuse, celle-ci se décline de manière amusante, irrévérencieuse, et pas si éloignée de certaines réalités qui peuvent affliger la profession, dont celles du plagiat.

En effet, le héros séduisant, indolent et arriviste de cette petite virée au royaume du snobisme intellectuel ne se prive pas de reproduire de longs passages de textes tirés d'une revue dont l'hermétisme n'a rien à envier aux plus belles dérives des Cahiers du cinéma. Car François Robin (excellent Robin Harsch, lui aussi cinéaste) travaille comme journaliste pour un petit hebdo de province et, même s'il ne connaît rien au septième art, ce brillant diplômé universitaire en littérature médiévale refuse de pondre seulement quelques lignes sympathiques pour promouvoir le cinéma local.

L'hostilité de la propriétaire de la salle devant son intransigeance (factice) va l'amener à voir les films à Lausanne avec des confrères nettement plus connus, mais pas nécessairement plus rigoureux. Il est vite séduit par Rosa Rouge (Natacha Koutchoumov), belle ténébreuse associée à un grand quotidien, pouvant accomplir bien des choses pendant un visionnement de presse, comme dormir, téléphoner ou s'envoyer en l'air. Capable d'exposer les théories les plus farfelues (celle sur Chabrol n'est pas mal du tout) et de s'adonner aux jeux érotiques les plus pervers, elle va miner la relation de François avec sa copine Christine (Elodie Weber), symbole de stabilité et de candeur dans un milieu rural qui ne correspond plus à ses nouvelles prétentions.

Loin d'être un fin stratège, ou un mythomane de talent, cet antihéros détestable, toujours la cigarette au bec aux endroits les plus incongrus, cherche à se fondre dans des lieux où il fait sans cesse tache d'huile: au milieu de la forêt, au coeur de Lausanne, parmi des villageois dont il recueille paresseusement les propos. Tout cela est capté avec beaucoup de légèreté par Lionel Baier, s'adonnant aux plaisirs de la citation cinématographique, ceux du voyeurisme (les scènes de sexe sont souvent ludiques et imprévisibles), le tout dans un superbe noir et blanc qui n'aurait pas déplu à ses compatriotes Alain Tanner (à qui il rend hommage grâce à la présence lumineuse de Bulle Ogier dans son propre rôle) et Jean-Luc Godard.

Même si le portrait donne une image peu flatteuse d'un métier déjà mal-aimé, Lionel Baier cherche surtout à pointer les trahisons sentimentales et intellectuelles d'un homme tout aussi ignorant des choses du coeur que de celles du cinéma. Son analphabétisme émotionnel et son mimétisme pathétique constituent les véritables enjeux de ce drame dont la singularité tient à son rythme volontairement erratique et à un dénuement esthétique dévoilant un amour sincère pour le septième art. Un amour que partagent aussi bien des critiques...

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Un autre homme
Réalisation, scénario et image: Lionel Baier. Avec Robin Harsch, Natacha Koutchoumov, Elodie Weber. Montage: Pauline Gaillard. Musique: Karol Szymanowski. Suisse, 2008, 89 min.

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Collaborateur du Devoir