Une mort à réinventer

À l’avant-plan, l’auteur Gil Courtemanche entouré de Jacques Godin, Léa Pool et Andrée Lachapelle.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir À l’avant-plan, l’auteur Gil Courtemanche entouré de Jacques Godin, Léa Pool et Andrée Lachapelle.

Lancé hier en ouverture des 28es Rendez-vous du cinéma québécois, La Dernière Fugue de Léa Pool constitue une réflexion mi-caustique mi-tendre sur les derniers jours d'un vieil emmerdeur, papa des uns, mari d'une autre. À l'affiche le 26 février.

Au départ, il y a la déchéance physique du père et la mort au bout, le Parkinson rigide qui vole les mots et plombe les pas, la question flottante de l'euthanasie autour d'une table familiale où s'affrontent deux camps, du genre pro-vie ou pro-choix. Sujets d'Une belle mort de Gil Courtemanche, publié en 2005, les voici de retour dans La Dernière Fugue de Léa Pool adapté du roman, car rarement scénario aura épousé autant l'oeuvre littéraire à sa source.

Potentiel cinématographique

La productrice Lyse Lafontaine avait adoré le livre et le refila à Léa Pool. «J'ai tout de suite perçu son potentiel cinématographique», déclare la cinéaste de La Femme de l'hôtel et de Maman est chez le coiffeur. Elle et Courtemanche se sont lancé la balle, s'envoyant leurs versions de scénarios à peaufiner, l'auteur particulièrement présent aux dialogues.

Auparavant simple conseiller sur Un dimanche à la piscine à Kigali, Gil Courtemanche en était à sa première expérience de scénariste. «C'est à l'âme d'Une belle mort que le film est avant tout fidèle», estime-t-il.

Que livre et film soient inspirés librement de sa propre expérience familiale est un fait entendu. Le père de Gil, aujourd'hui décédé, eut le Parkinson, quoique sa mère vive toujours. «J'étais parti avant tout d'une réflexion à propos des gens de l'entourage qui préfèrent soit des vivants morts, soit des morts vivants.» De fait, autour du malade, certains préfèrent étirer sa vie sans plaisirs, d'autres, lui offrir une fin écourtée mais joyeusement excessive.

«Les conflits étaient plus exacerbés, le père plus violent dans le livre, ajoute Léa Pool. Au cinéma, le spectateur doit éprouver une certaine empathie pour le personnage... De plus, l'image apporte tellement qu'il faut élaguer, créer une distance. La famille constitue le choeur grec posant la problématique: "que faire avec cet homme".»

Pater familias tyrannique

L'homme en question, pater familias jadis tyrannique (Jacques Godin) affligé d'un mal dégénératif, est le cas dont tous débattent à l'heure du réveillon: les grands enfants et leur progéniture, la mère (Andrée Lachapelle), devenue infirmière de service et épuisée. Le fils comédien au coeur du film (Yves Jacques) et l'ado petit-fils (Aliocha Schneider) cherchent à offrir une fin de vie agréable au moribond.

«Je tenais là un sujet extrêmement fragile. Tu tires trop la corde et le tapis peut te filer sous les pieds, rappelle Léa. Un homme qui crie et crache s'humanise, son épouse finit par appeler elle-même la mort: tout était en mouvement. Ajoutez les problèmes de logistique à filmer souvent autour d'une table, en trouvant les axes de caméra, les raccords. Pierre Mignot a tourné 90 % des scènes à l'épaule.»

Dire que l'aventure de La Dernière Fugue fut pavée de roses serait mentir. Deux dépôts auprès des institutions allaient déboucher sur un oui de la SODEC, doublé d'un non à Téléfilm, qui s'avère à peu près absent du financement. Par-dessus le pompon, le père devait être incarné par l'icône française Michael Lonsdale (dirigé par Welles, Bunuel, Malle, Truffaut et cie.). Or celui-ci, à deux semaines du tournage, tomba malade. «Une vraie catastrophe!», évoque Léa Pool. Il fut remplacé à pied levé par Jacques Godin, après affres de l'équipe. «Le film aurait été complètement différent avec un père français, constate-t-elle après coup. Jacques rendait plus crédibles les scènes de pêche en canot, par exemple, et il fut extraordinaire, comme Andrée Lachapelle, si lumineuse. Mais Yves Jacques hérita du rôle le plus difficile, entre cynisme et émotion, peu flamboyant, essentiel.»

Sur le fil du rasoir

Jacques Godin vous dira trouver passionnant un tel rôle de composition où un acteur avance sur le fil du rasoir. «Imiter les symptômes d'une personne atteinte de cette maladie n'est pas crédible. Ça paraît trop gros. Mais ne pas en mettre assez serait un autre piège...»

Thème tabou, la maladie et la mort? «Il n'y pas de mauvais sujets, répond la cinéaste. Prenez l'Alzheimer, traité si finement dans Away from Her de Sarah Polley... Les jeunes voient partir leurs grands-parents. Les générations du dessus sont elles-mêmes confrontées à la mort ou à celle de leurs parents. D'un point de vue humain, le film peut atteindre tout le monde. Il aborde aussi la réconciliation père-fils, l'amour d'un grand-père et de son petit-fils et celui, plus ambigu, qui lie un vieux couple.» Aux fins de la coproduction, des acteurs du Luxembourg incarnent dans le film deux des conjoints, avec un succès inégal, ainsi que les petits-enfants (ces derniers étant doublés en québécois).

«J'aime mon beau personnage de femme secrète, discrète, pleine de mystères, très protectrice, qui a vécu pour sa famille», affirme André Lachapelle. Comme Jacques Godin, elle avait observé parents et amis en fin de vie, en s'en inspirant. «Je pense chaque jour à la mort, dit-elle. Plusieurs membres de ma famille se sont éteints dans mes bras.»

L'expérience de Gil Courtemanche aux côtés de Lyse Lafontaine et de Léa Pool fut si féconde qu'il se lance à l'assaut d'un scénario original. Au printemps, il lancera son nouveau livre, une autofiction, De la mort et autres catastrophes quotidiennes. Quant à Léa Pool, elle s'embarque avec l'ONF dans une aventure documentaire sur la philanthropie se rattachant aux collectes de fonds pour la cause du cancer du sein.
2 commentaires
  • lolo - Inscrit 18 février 2010 20 h 59

    une mort réinventée

    je suis fier d'être québécois malgré les pet, chétien, charest et cie..
    BRAVO a toute l'équipe! J'ai h¸ate de PROFITER de ce film et des sentiments et émotions qu'il me fera vivre.
    louis roy

  • Yvon Bureau - Inscrit 19 février 2010 11 h 03

    Votre film arrive à point

    La Commission parlementaire apolitique sur le droit de mourir dans la dignité a commencé ses travax lundi le 15 février.

    Votre film sera un PLUS dans la réflexion, le débat et surtout les décisions à venir.

    Hâte d'aller au cinéma !
    Gratitude !

    www.yvonbureau.com
    www.collectifmourirdigneetlibre.org