Clichés mal accrochés

Dans Romaine par moins 30, Sandrine Kiberlain joue une jeune femme maladroite, à la fois pleine de doutes, et gaffeuse. Dans cette scène, elle partage l’écran avec Louis Massicotte.
Photo: TVA Films Dans Romaine par moins 30, Sandrine Kiberlain joue une jeune femme maladroite, à la fois pleine de doutes, et gaffeuse. Dans cette scène, elle partage l’écran avec Louis Massicotte.

De Père et fils de Michel Boujenah au désastreux Bonheur de Pierre de Robert Ménard, et désormais ce Romaine par moins 30, les coproductions relativement récentes mettant en scène des Français parachutés au Québec sont toutes casse-gueule. À travers un périple initiatique qui fera apprécier aux héros français nos charmes un peu frustres mais si chaleureux, le piège du paternalisme, des grands espaces, de la parlure joualisante, des chevreuils, des chemises à carreaux et autres tourtières n'est jamais loin, et les cinéastes français ou québécois tombent dedans avec plus ou moins d'élégance.

Agnès Obadia, vraiment amoureuse du Québec, s'est même adjoint au scénario le concours de Louis Bélanger pour éviter les impairs. Mais était-ce bien possible? La route est bien glissante... Et chaque peuple boit comme du petit lait les clichés de l'autre. On les leur sert donc.

Quoi qu'il en soit, les irritants stéréotypes sont au poste, et les hommes québécois surtout, des êtres décervelés à la sexualité primaire, ne redorent pas notre blason. Il faut dire que le personnage de Pascal Elbé, en macho français irresponsable, ne se révèle pas plus reluisant...

Voici donc Romaine (Sandrine Kiberlain), figure fétiche de la cinéaste, une jeune femme maladroite, à la fois pleine d'allant et de doutes, gaffeuse, expédiée au Québec sur la décision de son copain (Pascal Elbé) qui ne lui demande pas son avis avant de transformer son destin. Le personnage, intéressant car cassant le moule de la poupoune, va comme un gant à Sandrine Kiberlain, qui endosse le registre comico-fragile avec un charme ahuri et une force cachée sous l'indolence.

Ce road-movie initiatique se promène entre aéroport, Plateau Mont-Royal —où un groupe de colocataires l'accueillent comme l'une des leurs —, chalet au fond des bois — où un tendre maniaque la kidnappe après l'avoir épousée pour faire plaisir à son grand-père — et région nordique où s'ébattent les chiens de traîneau et où le jour de l'An se grise de couleur locale.

On rit parfois, d'autant plus que Sandrine Kiberlain est vraiment très à l'aise dans le rôle, mais le film est décousu, avec abus de neige et de grands espaces, et souffre de ruptures de ton autant que de l'invraisemblance des situations. Si Romaine par moins 30 roulait sur un registre plus surréaliste, l'absurdité trouverait sa juste place, mais le film peine à se brancher: la tendance au réalisme côtoie une dose d'horreur, d'improbables figures secondaires (Antonia, l'hôtesse de l'air qui a peur de l'avion, obsédée de propreté, semble en porte-à-faux avec ses colocataires moins dérangés du bonnet, comme plaquée là). Sans doute, trop de mains ont-elles participé au scénario, nuisant à la cohésion d'ensemble. Le périple finit par s'arrimer à une galerie de personnages plus ou moins loufoques, qui n'ont guère l'occasion de développer leur plein contour.

Les références au Fargo des frères Coen avec une policière dans la campagne perdue et une scène à la When Harry Met Sally aux cris orgasmiques simulés paraissent par ailleurs bien voyantes. Restent certains moments charmants — Romaine courant dans la neige avec sa robe de mariée, une fête sur le Plateau — mais on dirait un film à sketches mal accrochés plutôt qu'une oeuvre porteuse de souffle.

***

Romaine par moins 30
Réalisation: Agnès Obadia. Scénario: Agnès Obadia, Laurent Bénégui, Lydia Decobert et Louis Bélanger. Avec Sandrine Kiberlain, Pascal Elbé, Elina Lowensohn, Pierre-Luc Brillant, Louis Morissette, Maxim Roy, Françoise Gratton, Gilles Pelletier, Aubert Pallascio. Image: Steve Asselin. Montage: Antoine Vareille.