Le crépuscule d'un petit dieu

Jeff Bridges dans Crazy Heart
Photo: Fox searchlight Jeff Bridges dans Crazy Heart
Retrouvant des paysages cuits au soleil qui auraient pu être ceux de Thuderbolt and Lightfoot ou de Rancho Deluxe, Bridges traverse dans sa camionnette de longues étendues tantôt planes, tantôt montagneuses. Il est Bad Blake, ancienne vedette de country qui, à l'instar de son véhicule, a connu des jours meilleurs. Alcoolique invétéré, coureur impénitent, Bad roule sa bosse de bars miteux en salles de bowling de seconde zone. Quand, dans ce quotidien délabré du dehors comme du dedans, surgit une parcelle de merveilleux en la personne d'une jeune mère de famille monoparentale, le chanteur vieillissant la saisit. L'attrait est réciproque, mais pour combien de temps? En filigrane, un possible retour professionnel se profile, indistinct; vague promesse d'une seconde chance.


Rédemption et romance

Crazy Heart est le premier long métrage de Scott Cooper. Son scénario, adapté d'un roman de Thomas Cobb, propose un récit classique de rédemption agrémenté d'une romance printemps-hiver dont les grandes lignes ne sont pas sans rappeler Tender Mercies (qui mettait en vedette Robert Duvall, ici acteur et coproducteur). Or, au cinéma comme en cuisine, même une recette traditionnelle peut devenir une révélation lorsque préparée par un chef doué qui, hormis les efforts de présentation, aura eu l'audace de prendre quelques libertés par rapport à la marche à suivre suggérée et, surtout, aura pris le temps de sélectionner des ingrédients de premier choix. Manifestement, Cooper a fait ses devoirs.

Certes, certains éléments de l'intrigue, telle la trajectoire qu'emprunte l'histoire d'amour, apparaissent parfois un brin prévisibles. Toutefois, ces moments plus convenus se muent généralement, dans leur finalité, en variations inattendues, évitant ainsi au film de s'engoncer dans les conventions. Qui plus est, les personnages sonnent juste, à commencer par celui de Bad Blake.

Que voilà un portrait sobre, intimiste, finement observé, d'un être narcissique mais néanmoins attachant, de la trempe de ceux brossés dans Payday et Honeysuckle Rose, à découvrir, et qui se jouaient en des contextes similaires.

Que voilà une composition mémorable, une de plus, gracieuseté de monsieur Bridges. Y a-t-il quelque chose que cet acteur ne sache faire? Car ici, non content de livrer l'une de ses interprétations les plus accomplies, il s'acquitte au surplus de toutes ses chansons. Lesquelles, composées spécialement par le vétéran T-Bone Burnett (O Brother, Where Art Thou?, Don't Come Knocking), sauront flatter même les oreilles les plus rébarbatives au genre. En gestation tout du long, la pièce Brand New Angel s'avère être une perle. Fermez les yeux et vous croirez entendre Leonard Cohen. C'est beau comme ça.

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Crazy Heart
Réalisation et scénario: Scott Cooper, d'après le roman de Thomas Cobb. Avec Jeff Bridges, Maggie Gyllenhaal, Robert Duvall, Colin Farrell, Paul Herman. Photo: Barry Markowitz. Musique: Stephen Bruton, T-Bone Burnett. Montage: John Axelrad. États-Unis, 2009, 111 min.

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Collaborateur du Devoir

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