Cannes fait un triomphe aux Invasions barbares

C’était le grand jour hier pour Denys Arcand et l’équipe de comédiens des Invasions barbares. Le film, en compétition pour la Palme d’or, a reçu un accueil très enthousiaste au Festival de Cannes.
Photo: Agence Reuters C’était le grand jour hier pour Denys Arcand et l’équipe de comédiens des Invasions barbares. Le film, en compétition pour la Palme d’or, a reçu un accueil très enthousiaste au Festival de Cannes.

Cannes - Les critiques avaient sorti leurs mouchoirs et essuyaient des larmes à mesure que les images défilaient à l'écran. On sentait le public gagné, ému, riant aux bons endroits. À la fin, le film a été chaudement applaudi, deux fois plutôt qu'une (malgré deux ou trois huées discrètes). Les Invasions barbares de Denys Arcand a reçu hier à Cannes un accueil d'un franc enthousiasme. À la projection officielle du soir, cet enthousisme s'est transformé en véritable triomphe, avec ovation de dix minutes, du jamais vu sur la Croisette depuis la projection de La vie est belle, de Roberto Benigni.

Il faut dire que les oeuvres présentées jusqu'ici en compétition officielle étaient souvent glacées et sinistres. Au mieux (le Lars von Trier), elles expérimentaient une nouvelle forme de narration. Mais de vrais films qui racontent une histoire, avec des émotions, de l'humour, des idées et un bon dosage de tous ces éléments, on n'en avait pour ainsi dire guère vu défiler. En outre, plusieurs films de la sélection officielle avaient été montrés aux bonzes de la presse parisienne il y a quelques semaines. D'où une orgie de prépapiers sur Gus Van Sant, Lars von Trier, François Ozon, etc. Les festivaliers avaient lu cette pléiade d'articles, attendaient les uns et les autres au tournant. Rien n'avait été écrit sur le film d'Arcand. Un visionnement de dernière heure, à Paris il y a trois jours, est arrivé trop tard pour créer un bruit de fond. «Le film n'était pas près avant», nous a expliqué Arcand. Or l'effet de surprise a servi Les Invasions barbares, reçu sans opinions préconçues.

Entre le Québec et la France, douze minutes des Invasions se sont envolées. Le film d'une heure cinquante et une est passé à une heure trente-neuf, et c'est cette version qui circulera désormais en France, comme sans doute ailleurs à l'étranger.

La version internationale apparaît d'ailleurs bien meilleure que celle qu'on voit à Montréal. Les scènes qui constituaient des redites et les personnages excédentaires ont sauté dans ce nouveau montage. Les rôles joués par Macha Grenon, Sophie Lorain et Micheline Lanctôt ont disparu (tout en maintenant leurs noms au générique). Sylvie Drapeau doit se contenter de la scène écourtée par laquelle, dans la peau d'une récente maîtresse, elle accuse Rémy de ne pas avoir été à l'écoute de son corps. Le malade incarné par Denis Bouchard ne se fait plus couper le câble de sa télé. Exit aussi les répliques de Dorothée Berryman, l'épouse de Rémy, évoquant ses amants après le divorce. Un seul passage significatif a sauté: celui où Pierre Curzi et Mitsou, réconciliés, marchent sur la plage. En gros, resserré, sans partitions inutiles, le film gagne au passage une grande force de frappe.

Arcand nous a avoué que les coupures ont été faites par lui, très rapidement, sur demande de la coproductrice française, et qu'il ignore encore quoi en penser.

En conférence de presse, un journaliste, également professeur d'université, a prédit la palme à Arcand. «On va arriver avec des revolvers devant le jury pour l'exiger. Il n'y a jamais eu de Canadien palmé d'or à Cannes. Vous serez le premier.» Arcand, qui rencontrait la presse québécoise plus tard, a dit refuser d'entretenir des attentes à ce sujet. «Quand tu penses que ça va marcher, tu frappes un mur, comme je l'ai fait avec Stardom, qui s'est buté à l'incompréhension générale. Mais Cannes a toujours été bon pour moi. Je n'ai connu ici que des histoires heureuses.»

Seul ou avec d'autres, La Maudite Galette, Réjeanne Padovani, Le Déclin de l'empire américain, Jésus de Montréal (Prix du jury et Prix oecuménique) et Stardom avaient tous atterri à Cannes. Les Invasions barbares lui vaut une sixième représentation ici.

Une énorme délégation accompagne le film d'Arcand. L'aréopage de comédiens presque en entier se promène sur la Croisette. Ils sont 14, y compris Mitsou, Jean-Marc Parent, Gaston Lepage, Isabelle Blais, en plus de Pierre Curzi, Dorothée Berryman, Marina Hands, Johanne Marie Tremblay, Louise Portal, Marie-Josée Croze, Dominique Michel, etc.). Au départ, les interprètes devaient se réduire à deux (Rémy Girard et Stéphane Rousseau), puis à huit. Finalement, à peu près tout le monde est venu. Air France et la SODEC ont réglé le problème, et bien des Québécois ont gravi les marches du palais hier.

Le cinéaste se défend bien d'avoir façonné certaines répliques à l'intention du public européen (qui a bien ri à les entendre) en parlant de Godard, de Philippe Sollers, de Soljenitsyne, en alignant tous les mots en iste, trotskiste, communiste, etc., dont sa génération s'est gargarisée. «C'était comme ça chez nous autant qu'en Europe. Et prenez le dialogue avec la belle Chinoise que Rémy voulait impressionner: je l'ai vécu personnellement quand je travaillais à l'ONF, chantant les louanges de la révolution culturelle à une superbe comédienne de là-bas. J'ai eu l'air d'un épais.»

En conférence de presse, Denys Arcand a répondu à la question d'un journaliste qui s'étonnait de l'état de nos hôpitaux. «Ça paraît invraisemblable, mais on a un des pires systèmes de santé du monde développé.»

Faire un Déclin numéro 3, Arcand dit ne pas y penser, quoique l'idée semble tout de même l'inspirer. «Je ne réalise pas un "sequel", mais j'aime les fins ouvertes, et quand le personnage de Stéphane Rousseau s'en retourne chez lui, je me demande: qu'arrivera-t-il quand il reviendra au Québec?»

Une place au palmarès cannois pour Arcand? Tout peut arriver, dans le champ de la critique comme dans celui du jury. Libération, Le Monde, Les Cahiers du cinéma ou Télérama lanceront peut-être des couacs. Et Les Invasions barbares est-il la tasse de thé de Patrice Chéreau à la présidence du jury, lui qui goûte les oeuvres si stylisées? À première vue, non. Mais le film a vraiment plu ici, et Rémy Girard a offert la plus forte prestation d'acteur qui nous ait été servie jusqu'à maintenant. Alors, on se croise les doigts.

Chose certaine, au cours de la journée, le téléphone ne dérougissait pas pour les ventes à l'étranger. Elles se sont déjà concrétisées pour la Belgique, la Suisse, l'Italie, l'Espagne, le Brésil, le Japon et le Royaume-Uni. Des offres sont déposées pour les marchés allemand, américain et australien. La machine s'emballe et Les Invasions barbares, qui sortiront en France dès septembre, s'apprêtent à parcourir le monde. L'équipe québécoise célébrait hier soir à l'hôtel Majestic dans un nuage de bonheur.