Mort d’Éric Rohmer

Éric Rohmer en tournage en septembre 2007
Photo: Rezo Films Éric Rohmer en tournage en septembre 2007

Le cinéaste Éric Rohmer, qui avait notamment réalisé «Le Genou de Claire», «Ma Nuit chez Maud», «Les Nuits de la pleine lune» et «Le Rayon vert», est décédé lundi à l’âge de 89 ans.

Classique et moderne à la fois, Éric Rohmer aura marqué le cinéma par son intelligence tranquille et sa volonté de ne rien démontrer. Ses variations sur le thème du couple ou du triangle amoureux lui ont valu les grâces du public. Un succès d’autant plus inattendu que ses films, purs exemples de cinéma d’auteur, n’ont jamais fait de concessions à la mode.

De son vrai nom Maurice Scherer, le réalisateur naît le 21 mars 1920 à Tulle (Corrèze). Professeur de lettres à 22 ans, sa passion pour le cinéma le pousse bientôt à écrire pour Les Temps Modernes, Arts et La Parisienne. En 1950, il devient rédacteur en chef de l’éphémère Gazette du Cinéma puis entre aux Cahiers du Cinéma, dont il dirigera la rédaction de 1957 à 1963.

Loin de se cantonner dans ce rôle de critique, il passe dès 1950 derrière la caméra et réalise quelques courts métrages en 16mm, dont le «Journal d’un scélérat». En 1952, il se lance dans le tournage d’un long métrage, les «Petites filles modèles», resté inachevé. Cinq ans plus tard, il écrit le script d’un court métrage de Jean-Luc Godard, «Tous les garçons s’appellent Patrick», puis tourne en 1958 «Véronique et son cancre».

En 1959, il signe son premier long métrage, «Le Signe du Lion», produit par Claude Chabrol, avec lequel il avait publié un ouvrage consacré à Alfred Hitchcock. Ce film sur la dérive d’un Américain à Paris sera mal accueilli par la critique -à l’exception de ses amis de la «Nouvelle vague»- et il devra attendre 1962 pour être distribué.

Mais Rohmer ne perd ni sa ténacité ni sa méthode, et réalise la même année le premier de ses six «Contes moraux». Cet ensemble ambitieux débute modestement par un court métrage, «La Boulangère de Monceau», suivi d’un film d’une heure, «La Carrière de Suzanne» (1963).

Le succès tardant à venir, il donnera libre cours à sa vocation pédagogique en réalisant, de 1964 à 1966, des émissions scolaires pour la télévision. Entre-temps, il signe le sketch «Place de l’Étoile» du film collectif «Paris vu par...» (1965), puis effectue son grand retour au cinéma en 1967 avec un troisième conte moral, «La Collectionneuse».

Ma Nuit chez Maud, le succès

Cette comédie de moeurs révèle Rohmer comme un grand cinéaste du texte. Il en apportera la confirmation en 1969 avec «Ma Nuit chez Maud», que beaucoup considèrent comme son chef-d’oeuvre. Par son dépouillement et son jansénisme discret, ce film lui vaut de conquérir un public qui lui restera fidèle.

Cinquième conte moral, «Le Genou de Claire» (1970), récompensé par le Prix Louis-Delluc, ramène son auteur à la frivolité apparente de «La Collectionneuse» dans sa peinture d’un homme faussement hésitant aux prises avec trois femmes. Avec «L’Amour l’après-midi», dernier film de la série, Rohmer retrouve la gravité de «Ma Nuit chez Maud», mais ne parvient pas à enthousiasmer.

Le cinéaste, considéré comme un des plus discrets de la «Nouvelle Vague», régénère alors son inspiration à la source de grands textes classiques: «La Marquise d’O» (1976) d’après Kleist, et «Perceval le Gallois» (1978) d’après Chrétien de Troyes. De plus en plus attiré par le théâtre, il montera en 1979 la difficile pièce de Kleist «Catherine de Heilbronn» sur une scène de la banlieue parisienne.

Après cette halte, il aborde un nouveau cycle, les «comédies et proverbes», qui donne cette fois une primauté absolue au discours. Dans «La Femme de l’aviateur» (1981), «Le Beau mariage» (1982), «Pauline à la plage» (1983), «Les Nuits de la pleine lune» (1984), «Le Rayon vert» (1986), récompensé par un Lion d’Or à la Mostra de Venise, «Quatre aventures de Reinette et Mirabelle» (1987) et «L’Amie de mon amie» (1987), les personnages se définissent plus par ce qu’ils disent que par ce qu’ils font.

Subtiles et fortes sous leur apparente légèreté, ces oeuvres ont fait définitivement de Rohmer l’un des auteurs majeurs du cinéma français contemporain. Mais il ne s’arrêtera pas en si bon chemin. En 1989, il inaugure ses «Contes des quatre saisons» avec «Conte de printemps», premier film d’une série où philosophie et badinage font naturellement bon ménage. Viennent ensuite «Conte d’hiver» (1991), «Conte d’été» (1995) et «Conte d’automne» (1997). Son dernier film, «Les amours d’Astrée et de Céladon», est sorti en 2007.

Réactions à sa mort

Selon Serge Toubiana, directeur de la Cinémathèque française, «sa mort est une perte importante. Connu dans le monde entier, (Rohmer) avait construit son indépendance sur une idée du cinéma. Tout cela, il l’a fait patiemment avec beaucoup d’élégance et l’amour de la langue française. Ses dialogues peuvent se lire indépendamment des films tellement ils sont écrits comme des pièces de théâtre du XVIIIe siècle».

Pour la comédienne Arielle Dombasle, Rohmer laisse «l’image du grand personnage du siècle des Lumières. C’était quelqu’un qui m’a fait lire pour la première fois Marivaux, qui m’a montré ce qu’était la beauté classique des textes, qui m’a fait comprendre ce qu’était le cinéma, l’écriture cinématographique, l’écriture de vrais auteurs, qui (...) m’a fait découvrir le cinéma.»

Pour le comédien Pascal Gréggory, «c’était une sorte de père spirituel. C’était un homme libre avant tout, qui avait créé une aventure cinématographique unique au monde».

Selon le comédien Pierre Arditi, Rohmer «a un univers extrêmement personnel», il «a créé une sorte d’univers qui est incomparable, qui fait partie de l’histoire du cinéma. Rohmer était un cousin éloigné de Marivaux, avec ce que Marivaux peut contenir de cruauté...».

Quant à l’ancien ministre de la Culture Jack Lang, il a estimé qu’Éric Rohmer était «l’un des maîtres du cinéma français. Son écriture et ses créations» étaient «placées sous le signe de l’exigence et de la rigueur», a-t-il souligné dans un communiqué.

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