Troublante et brûlante décennie au grand écran

C.R.A.Z.Y., de Jean-Marc Vallée
Photo: TVA Films C.R.A.Z.Y., de Jean-Marc Vallée

Tout est arrivé entre 2000 et 2009: des attentats, des guerres, la peur de l'anéantissement, mais aussi des oeuvres de beauté sur l'amour, le doute, la quête de sens, le rappel de l'Histoire. Le cinéma fut le témoin privilégié de ces turbulences et de ces aspirations. Nos critiques, Odile Tremblay, Martin Bilodeau, André Lavoie, ont survolé la décennie, côté films, à travers quelques moments forts. Mais comment tout dire en peu d'espace? Osons des fragments et laissons le lecteur compléter le tableau à sa guise.

L'électrochoc de la décennie. 4 mois 3 semaines 2 jours. L'onde de choc est partie de Cannes, où Cristian Mungiu, racontant une journée dans la vie de deux jeunes femmes dans la Roumanie opprimée de Ceaucescu, a remporté la Palme d'or en 2007. Vingt ans après que la chute du Mur eut détruit ses institutions, le cinéma de l'Europe de l'Est est en train de renaître. Mungiu est son éclaireur. — M.B.

Ils vont tous nous enterrer: qu'ont en commun Clint Eastwood, Alain Resnais et Manoel de Oliveira? À respectivement 79, 87 et 101 ans, ces trois cinéastes ont défié le temps qui passe et continué de tourner avec la même fougue et la même créativité tout au long de la décennie. De ce trio dépareillé, ma préférence va au «bambin» Eastwood, qui a illuminé le cinéma américain des dix dernières années avec des films exceptionnels: Mystic River, Million Dollar Baby et le diptyque Flags of Our Father / Letters From Iwo Jima. Même Gran Torino et Invictus n'ont rien de déshonorant dans sa filmographie. — A.L.

L'inconnu passé maître: Cristian Mungiu, à travers 4 mois, 3 semaines 2 jours (palmé d'or à Cannes en 2007), braqua les projecteurs sur la brillante cinématographie roumaine en émergence. Les scènes d'angoisse de son histoire d'avortement clandestin témoignaient des horreurs du régime de Ceaucescu avec une force et une précision qui époustouflèrent. Mention à Zacharias Kunuk qui, à travers Atanarjuat, la légende de l'homme rapide, révéla en 2002 la mythologie inuite avec une puissance d'évocation stupéfiante et ouvrit sur les codes narratifs de sa communauté, qui nous étaient inconnus. — O.T.

Le miracle québécois. La poursuite du miracle au box-office a malgré tout donné lieu à quelques instants de grâce «made in Québec». L'Oscar du meilleur film en langue étrangère à Denys Arcand, pour Les Invasions barbares en est un. Le triomphe populaire et critique de C.R.A.Z.Y., de Jean-Marc Vallée, en est un autre. — M.B.

Le prix de la constance et de la cohérence: le cinéma britannique semble toujours osciller entre agonie et renaissance, mais, au milieu des remous, quelques cinéastes maintiennent le cap avec courage et créativité. Mike Leigh (All or Nothing, Vera Drake, Happy-Go-Lucky) et Ken Loach (Sweet Sixteen, The Wind That Shakes the Barley, It's a Free World...) sont demeurés aussi fidèles à leurs convictions politiques qu'à leurs principes cinématographiques. — A.L.

L'étoile filante de la décennie. S'il constituait le 8e long métrage d'Edward Yang, le génial Yi Yi (2000) aura néanmoins été, sur la scène mondiale, l'acte de naissance du cinéaste chinois. Il a également été son testament, une longue maladie l'ayant finalement emporté en 2007. J'aurais tant aimé faire un plus long bout de chemin avec lui. — M.B.

Le film qui m'éblouit par sa beauté: les Asiatiques nous ont offert les vrais sommets de perfection. Still Life, du Chinois Jia Zhang Ke (2006), abordant en fiction l'érection du barrage des Trois-Gorges sur le mythique fleuve Yangzi, était un modèle de style et d'intelligence scénaristique. Le même sujet inspira au Québécois d'origine chinoise Yung Chang, en 2008, le non moins extraordinaire documentaire Up the Yangze. — O.T.

Les matures intègres de la décennie. Je dois certains de mes plus grands plaisirs cinéphiles des dix dernières années à Arnaud Desplechin (Rois et reine, Un conte de Noël), Todd Field (In the Bed-room, Little Children), Pedro Almodovar (Parle avec elle, Volver), Gus Van Sant (Elephant, Milk), Jacques Audiard (Sur mes lèvres, Un prophète), Paul Thomas Anderson (There Will Be Blood) et David Cronenberg (A History of Violence, Eastern Promises). Qu'ont-ils donc en commun? Une démarche personnelle, intègre, en constante évolution. Les années 2000 ont coïncidé avec leur maturité artistique. — M.B.

Le film que je préfère entre tous: In the Mood for Love, de Wong Kar Wai (2000). Pour son élégance stylistique, son spleen que les plans parfaits marient à une musique inoubliable et à des robes qui parlent autant que des mots, pour son dialogue amoureux sur un fil de funambule, pour son magnifique duo d'acteurs et sa suffocante poésie. Pour le Hong Kong des années 60 à cheval entre Orient et Occident. Pour ses ombres et sa lumière. — O.T.

Dix ans d'audace et de constance. Il y a des acteurs cinéphiles. Leur présence au générique d'un film indique que celui-ci mérite d'être vu. C'est le cas de Laura Linney, une antistar aux standards élevés et au registre large, qui a participé à certains des meilleurs films américains de la décennie: You Can Count on Me, Mystic River, Kinsey, The Squid and the Whale, Breach, et j'en passe. Je ne saurais plus me passer d'elle. — M.B.

Jamais à la mode, jamais démodé, le cinéma d'animation. En 2002, une nouvelle catégorie a été créée: l'Oscar du meilleur long métrage d'animation. C'était la preuve d'un dynamisme présent depuis des décennies et qui n'a jamais fléchi depuis. Les réussites continuent d'éblouir et se nomment Chicken Run, Les Triplettes de Belleville, Le Château ambulant, WALL-E, Up, etc. Même dynamisme créatif à l'ONF, un organisme dont les jours semblent éternellement comptés, grâce à Claude Cloutier, Michelle Courchesne ou encore Chris Landreth. — A.L.

La vie, la mort, en profondeur. Ingmar Bergman a enfanté en 2003 un dernier grand film, Sarabande, avant d'aller rencontrer en 2007 cette mort qui l'a obsédé toute sa vie. Il laisse dans le deuil des dizaines de cinéastes, dont deux nous sont devenus indispensables: le Mexicain Carlos Reygadas (Japon, Lumière silencieuse) et le Québécois Bernard Émond (La Neuvaine). — M.B.

Le film le plus courageux: Brokeback Mountain, d’Ang Lee (2005). En adaptant une nouvelle d’Annie Proulx sur les amours secrètes de deux cow-boys, le Taïwanais Ang Lee affronta dans la houle les bastions ultimes du machisme américain et se fit haïr de bien des red necks. Il en tira ce pas de deux brillant, émouvant, ouvert sur tous les possibles, avec l’acteur Heath Ledger au faîte de son talent. — O.T.

Coen éternels. Les célèbres frères du Minnesota se sont perdus au milieu de la décennie (Intolerable Cruelty, The Ladykillers), avant de retrouver leur voix et leur voie avec le râpeux et brillant No Country for Old Men, un classique instantané du cinéma. — M.B.

Le blockbuster de la décennie: l’adaptation était tout simplement somptueuse, à l’image de l’œuvre foisonnante et pessimiste de J. R. R. Tolkien. En effet, rien ne surpasse en souffle épique The Lord of the Rings, trois grands rendez-vous populaires capables de contenter tout le monde et de ne prendre personne pour des imbéciles, un pari impossible remporté haut la main par Peter Jackson. — A.L.

Les passés maîtres. Avant le tournant de l’an 2000, l’Américain David Fincher (Seven) et l’Allemand Fatih Akin (Julie en juillet) étaient des étoiles montantes. Elles ont monté, au gré de films aboutis et exigeants: Zodiac et The Curious Case of Benjamin Button, pour le premier, Head-On et De l’autre côté, pour le second. Ils seront sans aucun doute les grands maîtres des années 10. — M.B.

2005, l’année de rêve du cinéma québécois: ce n’est pas tous les jours que la critique et le grand public s’entendent comme larrons en foire. Ce fut pourtant le cas à la sortie de C.R.A.Z.Y., de Jean-Marc Vallée, et, quelques mois plus tard, de La Neuvaine, de Bernard Émond. Deux succès parfaitement mérités, tout comme celui de La Grande Séduction en 2003, et qui laissaient planer de grands espoirs. On connaît la suite: Roméo et Juliette, Cruising Bar 2, Ma tante Aline, Le Bonheur de Pierre, Pour toujours les Canadiens, etc. — A.L.

Le film des grandes réconciliations: au Québec en 2005, La Neuvaine, de Bernard Émond, sut avec brio, beauté et profondeur aborder les zones de la foi et de l’athéisme dans un élan généreux qui apaisait les vieilles rancunes antireligieuses et élevait l’esprit. Élise Guilbault, en femme à l’âme troublée, incarnait en majesté à la fois nos tourments et nos rédemptions. — O.T.

La missionnaire de la décennie: avec sa bouille sympathique, son imagination débordante et sa candeur craquante, quel esprit cynique ou revanchard pouvait résister à Amélie Poulain? Le jour où j’ai vu le film de Jean-Pierre Jeunet pour la première fois, je me disais que cette merveilleuse missionnaire laïque avait une bien lourde tâche en voulant défier la bêtise de notre monde. Imaginez: c’était le 10 septembre 2001… — A.L.

Le film qui ressuscitait l’âge d’or d’Hollywood: There Will Be Blood, de Paul-Thomas Anderson (2007). Sur cette fresque remarquablement réalisée où Daniel Day-Lewis incarnait un parvenu du pétrole dans un Ouest américain de feu et de sang, le vent des grandes sagas a soufflé, tant le film transcendait le destin d’un homme pour embrasser celui d’un pays. — O.T.

J’avais une poussière dans l’œil. C’est pourquoi Ang Lee (Brokeback Mountain), Joe Wright (Atonement) et Wong Kar Wai (In the Mood For Love) m’ont fait pleurer. — M.B.

Le prix de la révolution technologique: la trilogie de The Lord of the Rings, de Peter Jackson, adapté de l’œuvre fantastique de Tolkien, constitua un régal visuel inégalé. Il y maîtrisa les effets spéciaux numériques avec une classe stylistique et une imagination débridée, que peut lui envier James Cameron. Son plus récent Avatar, spectaculaire pour l’œil, n’a pas la poésie supérieure des films de Jackson. — O.T.

Les revers de la révolution technologique: la caméra numérique aura permis à bien des films de voir le jour et à bien des cinéastes de s’exprimer. Mais pour dire quoi? Cette prolifération d’images contraste trop souvent avec un désert d’idées que traversent des personnages artificiels. Une démarche brouillonne trop souvent qualifiée d’«artistique» qui n’affecte pas que le cinéma québécois. — A.L.

Éloge de la chair et de la cruauté: décennie marquée par l’obsession sécuritaire et le conservatisme social, plusieurs films ont répondu par l’insolence et la provocation. D’un côté, il y a les fleurons de la «torture porn» (Hostel, Saw), et de l’autre, cette pornographie «grand public» cherchant à faire reculer
les tabous de la sexualité au cinéma (Intimité, Baise-moi, Brown Bunny, 9 Songs). Dans les deux cas, on se dit que, parfois, trop c’est comme pas assez. — A.L.

La meilleure plongée dans l’inconscient: Mulholland Drive, de David Lynch (2001). Nul mieux que le cinéaste américain à cheval sur les dimensions ne pouvait témoigner du rêve d’Hollywood, mais aussi des rivalités, des pulsions inconscientes, des dédoublements qui s’y accrochent. Pareille maîtrise des grands mystères est la signature du grand Lynch. Qui d’autre lui va à la cheville au cinéma, sur ces chemins qu’emprunta Freud avant lui? — O.T.

Le surestimé. En 1997, Sue perdue dans Manhattan a séduit tout le monde sauf moi. Les opus suivants du cinéaste israélien Amos Kollek (Fast Food Fast Women, Queenie in Love, Restless) ont affiché ses limites. Le voici presque oublié. «Sue quoi, vous dites?» — M.B.
n Ces pays tout à coup à la mode: au cours de la décennie 1990, la critique et les directeurs de festival s’étaient entichés du cinéma iranien, aujourd’hui bien timide sur nos écrans. À la faveur de certains succès, la géographie s’est modifiée, alors que le Mexique (avec Alejandro Gonzalez Inarritu) ou encore la Roumanie (avec Cristian Mungiu) attirent maintenant les regards. Mais pour combien de temps? — A.L.

La post-apocalypse à l’écran: signe des temps, la peur de la fin du monde, nourrie par les événements du 11-Septembre, par nos catastrophes écologiques et par le calendrier maya qui expire en 2012, créant la panique à bord, fit son chemin jusqu’au cinéma. Toutes qualités confondues, souvent adaptées d’œuvres littéraires, de 2012, de Roland Emmerich, à The Road, de John Hillcoat, de A. I., de Steven Spielberg, à Blindness, du Brésilien Fernando Meirelles, sans compter les autres, les films nous assènent que les lendemains ne chanteront pas. Mais l’animation américaine Wall-E, d’Andrew Stanton, fut en 2008 le glas le plus charmant à résonner sur grand écran. — O.T.

Dans la catégorie «Mieux vaut tard que jamais»: Martin Scorsese a remporté le Golden Globe du meilleur film dramatique en 2005 pour The Aviator et l’Oscar suprême pour The Departed en 2006. On parle ici de celui qui a signé Taxi Driver, Raging Bull et GoodFellas. C’est à se demander où les votants avaient la tête à l’époque et quelle mouche a bien pu les piquer au cours de la décennie. — A.L.

L’étoile de Van Sant. La décennie 2000 ne peut se décliner sans le nom de Gus Van Sant. Le cinéaste américain gagna une épure en prenant du métier et devint témoin privilégié de sa société. Des œuvres comme Milk, Gerry, Elephant (palmé d’or en 2003) brillent telles des étoiles au firmament des cinéphiles. J’avoue un faible pour Last Days, qui en 2005 abordait l’entre-monde d’une rock star (Kurt Cobain, pour ne pas le nommer), juste avant son suicide. Van Sant et son interprète Michael Pitt lui conféraient une aura troublante de mort-vivant. — O.T.