Faire du surplace... en gardant la main

Le style, c’est l’homme, et le grand cinéaste Pedro Almodóvar n’a pas remisé le sien, précis comme un scalpel, avec ses travellings glissant sur du velours, le rouge qui parcourt décors et costumes, les paysages dramatiques de Lanzarote en Italie, nid d’amour pour un couple en fuite.
Photo: Mongrel Medias Le style, c’est l’homme, et le grand cinéaste Pedro Almodóvar n’a pas remisé le sien, précis comme un scalpel, avec ses travellings glissant sur du velours, le rouge qui parcourt décors et costumes, les paysages dramatiques de Lanzarote en Italie, nid d’amour pour un couple en fuite.

On peut se montrer à juste titre déçu par le dernier Almodóvar, qu'on attendait ailleurs, plus haut, plus fou. Il manque cette fois d'inspiration: un scénario lourdingue, en panne de cette poésie tirée d'ingrédients mystérieux et liant mal la sauce...

Et pourtant: tout Almodóvar est là, avec ses mélodrames, ses familles aux liens invraisemblables, ses passions amoureuses plus grandes que nature, ses secrets trop longtemps camouflés. Ajoutez le regard du cinéaste sur son propre univers. Un film dans le film nous resservira des scènes de Femmes au bord de la crise de nerfs sous le titre Filles et valises, symbole involontaire du réalisateur qui tourne ici en rond tout en marchant dans les ornières de Woody Allen, avec un personnage central de cinéaste devenu aveugle.

Étreintes brisées n'est même pas mineur; il est ambitieux en fait, avec beaucoup d'éléments du film noir, mais sans l'émotion souveraine ni l'humour qui parcourent comme une onde les oeuvres phares du cinéaste espagnol. D'ailleurs, c'est à travers les crus moins inspirés d'un maître qu'on voit ses tics. Peut-être a-t-il atteint vraiment la fin d'un cycle. Il nous l'assurait à Cannes après la projection de Volver.

Un Almodóvar sans envol demeure fascinant. Le style, c'est l'homme, et le grand cinéaste espagnol n'a pas remisé le sien, précis comme un scalpel, avec ses travellings glissant sur du velours, le rouge qui parcourt décors et costumes, les paysages dramatiques de Lanzarote en Italie, nid d'amour pour un couple en fuite. Almodóvar multiplie les références à ses maîtres: Rossellini, Antonioni, Hitchcock et compagnie, et alourdit son propos.

Étreintes brisées raconte l'histoire d'un cinéaste, Mateo Blanco (Lluis Homar), présenté à deux décennies d'intervalle, avant et après l'accident qui changea le cours de sa vie et le rendit aveugle. La belle courtisane Lena (Penélope Cruz) entretenue par le riche et sinistre homme d'affaires Ernesto Martel (José Luis Gomez), devenue son amante sur le plateau d'un film produit par Martel, causera sa perte et sa rédemption.

Amour, jalousie, voyeurisme rageur du fils de Martel qui poursuit les amants de sa caméra, rancoeur de l'ex-amoureuse et éternelle assistante de Mateo (Blanca Portillo): oui, tout est là, avec la beauté des plans et la couleur des scènes; celle de la chute dans l'escalier est magnifique. Photos déchirées, film trafiqué, documentaire détourné, fondus au noir, baiser sur un téléviseur décrypté par des mains d'aveugle: les images et les écrans constituent des jeux de piste entourant l'axe du mélodrame avec montage souvent vertigineux.

On a du mal toutefois à croire au personnage de Mateo, incarné sans grand charisme par Lluis Homar. Une fois de plus, c'est Penélope Cruz, royale, qui occupe tout l'espace, faisant de l'ombre à ses partenaires. La fascination d'Almodóvar pour la belle actrice de Volver et de Tout sur ma mère — un numéro avec perruques en traduit l'aspect ludique — nuit ici à la partition d'ensemble. Almodóvar fait du surplace, mais garde la main. Demain, il nous étonnera encore sans doute.


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