Le cinéma au temps du Web 2.0

Le réalisateur Robert Morin, alias Jean-Marc Phaneuf, coopérant pour Radio du monde dans la ville imaginaire d’Ujama, quelque part en Afrique.
Photo: Robert Morin Le réalisateur Robert Morin, alias Jean-Marc Phaneuf, coopérant pour Radio du monde dans la ville imaginaire d’Ujama, quelque part en Afrique.

Le coopérant international parle et le septième art est frappé dans sa tradition. Depuis jeudi dernier, le réalisateur Robert Morin livre au compte-gouttes dans un blogue son dernier film intitulé Journal d'un coopérant, une oeuvre éclatée et atypique qui doit se façonner au contact des internautes.

Le ronflement sourd des moteurs de l'avion berce des passagers endormis. La cabine est dans l'obscurité, mais un homme allume soudainement la lumière d'une caméra et se filme. Il dit: «J'ai décidé de tenir un journal vidéo. Parce que dans deux heures, on arrive en Afrique.» Son voisin ne se réveille pas.

Jean-Marc Phaneuf — c'est son nom — est un technicien en électronique de Montréal. Il vient de s'engager pour la première fois de sa vie dans la coopération internationale. «C'est mon premier voyage en Afrique et je ne me fais pas d'idées. Je risque d'avoir des chocs». Beaucoup de chocs, qu'il prévoit partager, chaque jour, par l'entremise de capsules vidéo diffusées dans un blogue. Parce qu'il faut vivre avec son temps.

L'endroit a été baptisé Journal d'un coopérant (www.journalduncooperant.com). Il a fait son apparition dans le cyberespace jeudi dernier dans une discrétion inversement proportionnelle à la grande révolution qu'il annonce: piloté par le réalisateur anticonformiste Robert Morin, ce journal est en fait un film de fiction en construction, livré pendant les prochaines semaines aux influences des internautes. Un film aussi qui, en s'inscrivant ainsi dans la logique du Web 2.0, ce Web que l'on dit participatif, cherche finalement à redéfinir les contours du 7e art, dans les nouveaux espaces de communication. Rien de moins.

«C'est une idée géniale et un concept unique», lance à l'autre bout du fil Martin Ouellette, président de la boîte de communications Provokat qui orchestre, à la demande du réalisateur, la «mise en ondes» de ce long métrage. «C'est la première fois qu'un long métrage se donne ainsi en matériau brut à son public avant d'être fini et on a vraiment très hâte de voir ce que cela va donner.»


Discret mais transparent

Robert Morin, qui par le passé a donné vie à des pièces aussi intrigantes qu'intelligentes du répertoire national — Yes sir! Madame..., Windigo et Papa à la chasse aux lagopèdes sont du nombre —, préfère ne pas trop s'avancer sur la finalité de sa démarche artistique, refusant du coup toute entrevue pour en parler. Mais dans un recoin du blogue de Phaneuf le coopérant, le réalisateur se montre pendant quelques minutes sous son vrai visage afin d'exposer calmement, face à sa caméra, la vraie nature de son projet.

«Salut. Le site sur lequel vous vous trouvez en ce moment devrait contribuer au parachèvement d'un film de fiction», explique-t-il pour mieux chasser le doute dans les esprits qui auraient compris autre chose en tombant sur ce journal. «Je connais mon personnage. Mais j'aimerais voir dans quelle mesure vous allez réussir à le faire dévier de la trajectoire que je lui ai imaginée ou l'aider à réfléchir à ses problèmes», ajoute le créateur en demandant aux visiteurs de laisser des messages écrits, au pire, ou en format vidéo, au mieux, afin d'intégrer les meilleurs à son montage final.

Une certaine Carmen a d'ailleurs répondu à l'appel. «Je ris tellement de te voir avec ta raquette en plastique», raconte-t-elle en marge d'une séquence montrant Phaneuf en train de tuer les moustiques dans sa maison après avoir décidé de ne plus prendre ces médicaments contre la malaria. «Pourrais-tu m'en rapporter une?» Et elle ajoute: «Roger a finalement vendu son dépanneur. Et ton chat va bien.»


«J'ai rêvé à toi»

L'arrivée du coopérant sur son lieu de travail à Ujama, ville imaginaire où Phaneuf débarque pour le compte de l'organisation non gouvernementale (ONG) Radio du monde, a inspiré un dénommé Stéphane Laflamme qui se filme. «Salut Phaneuf, dit-il. J'ai rêvé à toi dernièrement. Juste avant ton départ. Tu tenais un chien en laisse et tu me regardais. C'est les dernières nouvelles que j'ai eues de toi.» Ailleurs, Kia donne l'impression de ne pas s'être totalement laissée prendre au jeu: «Bonjour M. Phaneuf, écrit-elle. Merci pour ces images de l'Afrique. Pendant quelques instants, vous m'avez permis de m'y perdre à nouveau.»

«Ces commentaires sont fascinants, lance Martin Ouellette. Certains embarquent, d'autres semblent prendre tout ça très au sérieux. Mais leurs effets se font déjà sentir. Dans les derniers jours, Robert Morin a décidé de tourner deux nouvelles scènes en lien avec ces commentaires. Et ce n'est pas terminé.»

Pour le moment, près de 10 000 internautes sont tombés sur ce drôle de Journal d'un coopérant, qui a offert pour le moment plus d'une dizaine d'incursions vidéo dans la fausse intimité de Jean-Marc Phaneuf sur le continent noir. Au total, environ une quarantaine de capsules doivent être ainsi soumises au regard curieux des internautes cinéphiles afin d'appeler à un dialogue numérique avec le réalisateur-acteur, espère Morin, tout comme l'équipe de la Coop vidéo de Montréal qui n'est jamais bien loin de ses projets.

Le résultat final de cette expérience en «cinéweborama», lui, devrait être livré en salle à l'occasion des 28es Rendez-vous du cinéma québécois. L'événement va se dérouler du 17 au 27 février prochain. À en juger par les premières minutes de ce long métrage, le coopérant devrait y questionner avec force, dans l'esprit du cinéma-vérité, le rapport de l'Occidental à la coopération internationale, les paradoxes des ONG et de ceux qui assurent leur existence, la débrouillardise de l'Afrique et le bleu d'une piscine. Le tout, par l'entremise d'un film qui remet en question son propre cadre, comme bien des choses dans les espaces numériques de communication.