La révolution spirituelle de Lars Von Trier

La laveuse était à «spin». Papa et maman, en pleins ébats amoureux dans la salle de bains, n'ont pas entendu leur petit descendre de sa couchette pour aller admirer par la fenêtre, ouverte par le vent, les premiers flocons de neige de son existence. Laquelle allait prendre fin quelques instants plus tard, l'ange ayant fait, accidentellement, le saut.

La séquence muette en noir et blanc, surmontée de Lascia ch'io pianga, de Haendel (extrait de l'opéra Rinaldo), constitue, de mémoire d'homme, un des plus beaux prologues jamais vus au cinéma. Ainsi qu'un instant de grâce dans l'oeuvre de son auteur, le Danois Lars Von Trier (Europa, Breaking the Waves, Dancer in the Dark). Antichrist, cela dit, n'en est pas un, comme en fait foi la suite complaisante et gratte-bobo de ce film de chambre à ciel ouvert sur le deuil et ses étapes (qui forment les chapitres: chagrin, douleur, désespoir, etc.), à ranger entre le fantastique et le conte d'horreur «grimmeux».

Incapable de surmonter l'épreuve, elle (Charlotte Gainsbourg, prix d'interprétation à Cannes), en pleine rédaction d'une thèse sur la sorcellerie, se laisse bourrer de pilules. Incapable de penser droit, lui (le toujours solide Willem Dafoe), psychothérapeute, se met dans l'idée de la soigner. C'est là la première mauvaise décision — de celles qu'on rencontre dans les mauvais rêves ou les séries B — d'un chapelet de mauvaises décisions qui conduiront le couple vers son chalet en forêt, théâtre d'un bonheur ancien, dont elle, femme-martyre caractéristique de l'auteur misogyne, appréhende aujourd'hui le mystère muet et la terre brûlante à ses pieds.

Forêt. Inconscient. On le voit venir, ce cher Lars. À des kilomètres. Antichrist, fruit d'une dépression et d'une révolution spirituelle (c'est lui qui le dit et je n'en crois rien), tirerait son origine d'un cauchemar de Von Trier. Or, à moins que celui-ci soit la réincarnation de Freud, ou qu'il ait été visité par lui dans son rêve, on sent tout au long du récit, de moins en moins subtil à mesure qu'il avance, l'intervention complaisante du cinéaste en éveil. La posture, plus que la signature.

Certes, le sous-texte ouvre sur une quantité d'interprétations. Mais en surface, on ne perçoit que l'esbroufe érotomane et le goût du scandale. Le film possède en outre des qualités esthétiques certaines. Les très belles images d'Anthony Dod Mantle (Dogville, Slumdog Millionaire) induisent de façon subliminale l'angoisse de la folie et de l'isolement. Le son, sourd et oppressant, nous reporte dans les couloirs du Royaume. De fait, ce film faussement compliqué aurait tout aussi bien pu se jouer dans les couloirs de l'hôpital des fantômes de Copenhague.

Entre autres grandes qualités qu'il faut lui reconnaître, Lars Von Trier pratique un cinéma obsédant et résolument atypique, qui transcende les «j'aime», «j'aime pas». Avec lui, c'est «pour», ou c'est «contre». Moi, pour cette fois du moins, c'est «contre».

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1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 15 novembre 2009 08 h 10

    «Contre» mais coté tout de même 3 par Médiafilm

    M. Bilodeau n'a pas aimé le film, mais cela n'a pas empêché Médiafilm, où il est rédacteur en chef, de coter le film «3», c'est-à-dire très bon. Peut-on ne pas aimer un film et le trouver en même temps excellent? Hum.

    Il devrait y avoir consensus au sein de l'équipe de rédacteurs. M. Rioux, le rédacteur en chef adjoint, n'aurait pas dû être seul à décider de la cote.

    Une coproduction «Danemark-Allemagne-France-Suède-Italie-Pologne». Un peu plus, c'était l'Europe des 27.

    Pour finir, il aurait fallu donner le titre du film en français: «Antéchrist».