Prix Albert-Tessier - Et rien n'a vraiment changé

Paule Baillargeon
Photo: Rémy Boily Paule Baillargeon

Hypersensible, fragile et forte, avec sa beauté sans apprêt, sa griffe de lucidité et de finesse, souvent primée, pas toujours reconnue à sa juste valeur. Brillante et discrète, la voici au café, volubile, ardente, cette Paule Baillargeon qui vient de recevoir le prix Albert-Tessier.

Petite constatation, en passant. Paule Baillargeon n'est que la quatrième femme à recevoir le prix Albert-Tessier, qui couronne depuis 1980 un cinéaste québécois majeur. Avant, il y eut Anne-Claire Poirier, Micheline Lanctôt, Léa Pool. Aujourd'hui, la nouvelle lauréate soupire: «Si peu de cinéastes femmes s'aventurent dans la fiction...»

Paule Baillargeon, qui s'est tant battue depuis les années 60 pour le féminisme et la cause des réalisatrices, constate que rien n'a vraiment changé.

«Il faut que les femmes descendent en elles et arrêtent de se confiner uniquement au documentaire. On leur souhaite de s'acharner.» Elle se dit bien consciente toutefois que la quête de producteurs est plus difficile pour elles que pour eux, obtenir le financement également. «Quand je dépose auprès des institutions, je suis refusée...»

Presque ironique, ce prix...

Car la cinéaste affiche des regrets: n'avoir pas tourné davantage.

«Je ne sais pas pourquoi mon univers est si peu compris, si peu désiré. J'avais un style, une vision, une éthique, une haute idée du cinéma. J'aurais dû être encouragée.» Son univers, elle le définit comme un cinéma d'intériorité, de métaphore avec des éléments fantastiques. Qu'à cela ne tienne! Paule Baillargeon est cinéaste résidente à l'ONF et devrait d'ici deux ans livrer un film sur son parcours d'artiste, dont elle écrit actuellement le scénario.

Enfant de Val-d'Or, elle a connu les entraves comme les libérations. Huit ans pensionnaire dans des couvents et fort malheureuse de s'y sentir emprisonnée, elle fut par la suite dans l'épicentre des grands éclatements culturels. Refusant avec ses compagnons les diplômes de l'École nationale de théâtre en 1969, pour contester un établissement alors sclérosé, Paule Baillargeon est membre fondatrice du Grand Cirque ordinaire, noyau de créativité sans entraves. «Le Grand Cirque fut mon école. On inventait tout. Le Québec venait au monde et nous avec lui, au cours de ces années extraordinaires, évoque-t-elle. C'est avec lui que j'ai découvert que j'étais une fille d'images et que je pouvais écrire.»

Il est loin le temps où elle a coréalisé avec Frédérique Collin, en 1979, La Cuisine rouge, financé par un spectacle-bénéfice. Dans un bar en fouillis, en unité de temps et de lieu, des hommes et des femmes s'y confrontaient violemment et le machisme en prenait plein la poire. Elle ne revendique pas toutes ses aspérités. Au cours du tournage, des réorientations avaient été prises, qu'elle n'avalisait pas vraiment. «Au départ, on chargeait autant les hommes que les femmes, puis les hommes ont seuls écopé. Je suis féministe, mais l'étiquette de radicale me vient de La Cuisine rouge.»

«Le film le plus personnel que j'ai écrit et réalisé est Anastasie Oh ma chérie. Le seul qui me définit vraiment». En 1976, elle avait mis au monde ce moyen métrage, sur une femme qui se coupait de la société pour se con-naître et se protéger. Perçue comme folle par l'entourage, mais en évolution intérieure. La cinéaste répète encore: «Anastasie, c'est moi.»


D'autres images encore

À revoir aussi, son film Sonia, où elle incarne avec brio la fille d'une femme Alzheimer, qui assiste au naufrage maternel. On lui doit aussi Le Complexe d'Édith et Solo, sur des scénarios écrits par des femmes, puis Le Sexe des étoiles en 1993, adapté d'un roman de Monique Proulx.

Sauf pour ce dernier, financé à bonne hauteur, les organismes publics l'ont plutôt boudée, l'encourageant à faire du documentaire. En 2002, elle a d'ailleurs réalisé le très inspiré Claude Jutra, portrait sur film, puis, deux ans plus tard, Le Petit Jean-Pierre, le grand Perreault, sur le grand chorégraphe montréalais. «Je ne suis pas vraiment une fille de documentaire, proteste-t-elle aujourd'hui. C'est la fiction qui m'anime.»

Paule Baillargeon a tenté de faire financer il y a sept ans un long métrage, revenant à la charge trois fois devant Téléfilm et la SODEC, en modifiant le projet. En vain. Seul le Conseil des arts et des lettres du Québec l'a appuyée.

C'était l'histoire de quatre plans qui furent interdits pour son documentaire sur Claude Jutra. Elle voulait leur consacrer un film, mais les portes se sont fermées. Précisons que les plans en question avaient été filmés par Jacques Leduc, avant le début officiel du tournage, et n'entraient pas dans le cadre des con-trats. Ils lui semblaient emblématiques d'une liberté perdue au cinéma...

D'autres femmes aussi

Elle demeure aussi cette comédienne qui a traversé notre cinématographie en y posant son empreinte, souvent tourmentée, une classe, un mystère, cassés parfois dans des rôles plus musclés et plus audacieux. On pense à Vie d'ange, de Pierre Harel (1979), coscénarisé avec le cinéaste, ou plutôt en exercice d'impro, où elle joue la chanteuse accrochée à un macho fini dans une étreinte sexuelle ininterrompue. Elle a travaillé sous la direction de cinéastes emblématiques: Gilles Groulx, Claude Jutra, Denys Arcand, Jacques Leduc, Léa Pool, Anne-Claire Poirier. Elle fut la séduisante directrice de galerie d'art dans Le Chant des sirènes, chef-d'oeuvre de la Torontoise Patricia Rozema, en 1987. Roger Frappier avait retracé l'aventure du Grand Cirque dans Le Grand Film ordinaire, en 1970, où elle irradiait.

«J'ai joué dans 30 films, dit-elle, mais je n'ai pas eu le rôle de ma vie. À part Lorette, dans Les Voisins, de Claude Meunier et Louis Saïa...»

Entre Arcand et elle, c'est une histoire d'amitié: «Il m'a apporté sa présence intelligente», dit-elle. Elle a d'ailleurs été coscénariste de son Vue d'ailleurs, segment arcanien du collectif Montréal vu par, où elle incarnait la femme du consul. «Quant à Claude Jutra, c'est en faisant, longtemps après sa mort, un documentaire sur lui que mon rapport avec lui s'est approfondi. Son suicide me hante.»

Après tant d'années de batailles, Paule Baillargeon n'a pas remisé sa colère: «Le terme "féministe" est devenu un mot sale. Je suis fâchée contre les femmes qui ont renoncé à leur dignité, à leur intériorité, à leur créativité, qui n'ont pas voulu aller plus loin...»

Elle, qui a connu les bouil-lonnantes années 70, trouve l'époque contemporaine pas mal moins inspirante, plus égocentrique, et rêve à demain. «On ne sait jamais. La roue peut tourner...»

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