Héros anonymes, en train

Le réalisateur chinois Lixie Fan est établi à Montréal depuis quelques années.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Le réalisateur chinois Lixie Fan est établi à Montréal depuis quelques années.

Imaginez la cohue du temps des Fêtes dans nos transports publics et multipliez-la par 200 millions de Chinois. Vous obtenez le gigantesque chaos du Nouvel An de ce pays de la démesure, un rituel qui représente souvent les seules vacances de millions de travailleurs d'usine qui ont laissé derrière eux, dans les campagnes, leurs enfants, avec les grands-parents qui les élèvent à leur place.

Le réalisateur chinois Lixie Fan, établi ici depuis quelques années, rêvait d'aller au-delà de cette tradition, voulant dévoiler le drame de ces familles emportées malgré elles par «l'ouverture» économique de la Chine. Son désir s'est accentué dès son arrivée à Toronto, avant qu'il ne choisisse Montréal, constatant l'insouciante opulence de ses nouveaux compatriotes. Les protagonistes de son premier documentaire, Le Dernier Train, travaillent dans des conditions misérables pour rendre ce confort possible... Ils ne se doutaient sûrement pas qu'ils auraient l'honneur d'ouvrir les 12es Rencontres internationales du documentaire de Montréal le mercredi 11 novembre.


Bouleversement des valeurs

Ces héros anonymes, la famille Zhang, Lixie Fan les a rencontrés lors du tournage du film Sur le Yangzi, le fabuleux documentaire de Yung Chang sur les bouleversements causés par la construction du barrage des Trois Gorges. Tout a commencé au festival Hot Docs de Toronto, en faisant la connaissance de Chang et de son équipe. Caméraman pour la télévision locale de sa ville natale, Wuhan, puis pour la puissante CCTV à Pékin, déjà cinéaste indépendant, maîtrisant le dialecte des lieux de tournage, Lixie Fan trouva sa place parmi eux et, lors d'une pause («Il fallait attendre que le niveau du fleuve monte!»), il ratissa des dizaines d'usines à Guangzhou, discutant librement avec les travailleurs.

«La famille que je cherchais devait illustrer plusieurs phénomènes sociaux, dont cette séparation qui cause de nombreux problèmes, dit-il dans un anglais exemplaire appris sur les bancs d'université. Les Zhang représentaient tout cela et j'ai été choqué d'apprendre qu'ils n'avaient pas vu leurs deux enfants depuis trois ans.»

Cette triste situation s'explique d'abord par leurs revenus rachitiques car, précise le cinéaste, «le coût du voyage représente parfois six mois de salaire et, à leur arrivée, tous s'attendent à recevoir des cadeaux». De plus, quand 600 000 personnes con-vergent vers la même gare, allant tous dans la même direction, sortir de la ville peut devenir une expérience dangereuse, voire mortelle. Avec son équipe, Lixie Fan a filmé ce tourbillon. «Je suis né en Chine. Il y a beaucoup de monde, alors on finit par s'habituer, dit-il en riant. C'est vrai que ce fut intense, d'autant plus qu'une tempête de neige avait complètement paralysé le réseau ferroviaire cet hiver-là, mais personne ne le croyait. Alors, des milliers de voyageurs affluaient vers la gare pour prendre des trains qui ne partaient pas.»

Au-delà de ces scènes étourdissantes, Le Dernier Train illustre, avec une grande sensibilité, la transformation des rapports familiaux et le bouleversement des valeurs, prenant de plus en plus la couleur du capitalisme. Cela s'incarne de manière éloquente chez Qin, la fille aînée des Zhang, qui passe «de façon très brutale» de fillette à adolescente; exit l'élève modèle, place à la dépensière ne rêvant que de s'éclater dans les bars et qui n'hésite pas à envoyer promener ses parents.

Pour capter cette intimité, Lixie Fan a joué la carte de l'authenticité lors des tournages, échelonnés sur près de deux années, et parfois à plusieurs endroits éloignés en même temps. Son secret? «Il faut passer beaucoup de temps avec eux, devenir leur ami; c'est comme ça que l'on finit par être "invisible". Par contre, il faut mettre aussi une certaine distance et être fidèle au film que l'on veut faire.»

Cette fidélité illumine ce documentaire remarquable, dans la lignée inspirée de Sur le Yangzi mais porté par le point de vue d'un tout nouveau Canadien d'origine chinoise qui n'a jamais autant tourné en Chine que depuis son arrivée ici!

Après sa présentation aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal, Le Dernier Train prendra l'affiche à Montréal le vendredi 20 novembre au cinéma Parallèle avec sous-titres français et au AMC Forum avec sous-titres anglais.


Collaborateur du Devoir

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