Chercher en marchant

Grand film d'auteur, avec une voix, un style dépouillé, un message à passer: La Donation. Bernard Émond, unique dans notre cinématographie avec son regard de moraliste, veut tellement témoigner des liens à tisser avec le passé et des valeurs à retrouver ou à réinventer qu'il dépouille son film de tout artifice pour mieux rendre la substantifique moelle du propos.

Erreur que de prendre ce film comme une oeuvre réaliste, même si le cinéaste brouille les pistes avec des codes apparemment naturalistes. Sorte de conte moderne doté d'une morale à la fin comme le réclame le genre, La Donation, davantage encore que les deux volets précédents de cette trilogie sur les vertus théologales (La Neuvaine et Contre toute espérance), s'offre un décalage voulu, assumé. C'est dans un cinéma de contraintes que la voix d'Émond trouve son épure.

Place à l'histoire d'un vieux médecin (Jacques Godin) de Normétal, en Abitibi, qui trouve pour lui succéder une femme de la ville en crise de vie, Jeanne (Élise Guilbault), dont le désespoir traversait La Neuvaine. Ceux qui ont vu cette Neuvaine comprendront seuls le pourquoi de l'exil de l'héroïne.

Le film, comme se plaît à le dire Émond, s'inscrit à contre-courant de l'air du temps. L'axe des motivations des personnages, à l'encontre de l'hédonisme contemporain, est le sens du devoir et la prise de responsabilités, assumés par certains (les deux médecins, le boulanger, la religieuse, etc.), refusés par d'autres (le mari qui abandonne femme et enfants, le riche industriel, les vendeurs de drogue, etc.). Mais même la forme et l'esthétique du film, aux visages et aux paysages abitibiens austères, bressoniennes et hiératiques dans la direction d'acteurs, ne cherchent pas à copier le réel. Une telle réserve dans le jeu d'Élise Guilbault et de Jacques Godin, surtout, n'est pas crédible au sens strict du terme, et s'offre même des accents de fausseté. Les accidents, les drames auxquels Jeanne assiste, toujours là au bon moment, sont trop nombreux, survenant à point nommé, placés comme des stations de chemin de croix sur le parcours de la médecin qui doute de pouvoir assumer les responsabilités de sa trajectoire. En s'éloignant du vraisemblable, Émond place un miroir devant la conscience du spectateur, qui peut le rebuter ou l'éclairer, en espérant lui voir emprunter la seconde voie.

Ce cinéaste non croyant revient à la source des rituels culturels religieux, les funérailles surtout, remettant en question le rapport au monde avec ou sans la foi et la mémoire. La mort est omniprésente, et la vie, un espoir ténu placé au bout du chemin.

Les gros plans sur le visage d'Élise Guilbault, confinée dans une douleur intérieure, à la chevelure noire et à la tenue impeccable, hors de toute sensualité, traquent une âme troublée sous le carcan imposé de la non-expression, et la transforment en déesse du destin plutôt qu'en femme de chair et d'os. Rôle qui l'élève et la nie pourtant. Sa force de frappe est une concentration.

À souligner: le jeu remarquable de Monique Gosselin, en mère éperdue devant la mort de sa fille délinquante. Elle casse le moule du minimalisme réclamé par Émond en offrant une prestation d'émotion pure. Éric Hoziel fait aussi du boulanger un très beau personnage, plein d'humanité.

Les paysages abitibiens, arides sous la ligne d'horizon oblique, accentués par la musique lancinante de Robert M. Lepage, contribuent beaucoup à la sensation d'isolement, de dépouillement. La Donation se révèle le film le plus austère de la trilogie d'Émond, avec les défauts de ses qualités: une distorsion parfois trop chancelante, en quête de la note juste.

Le dénouement très beau, trop bref, fait basculer le film du côté de l'espoir et de la transmission. Oeuvre d'épure, film à thèse, La Donation, sans avoir l'envol de La Neuvaine, le meilleur opus de la trilogie, est sans doute le plus collé à l'univers de Bernard Émond. On dirait un tableau de Jean-Paul Lemieux aux silhouettes à la fois dérisoires et saillantes, appelées à ne laisser derrière elles que des traces flottantes, mais qui cherchent en marchant.

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