Cinéma - Éric Tessier et Patrick Senécal remettent ça

Normand D'Amour, Éric Tessier et Marc-André Grondin, pour «5150, rue des Ormes».
Photo: Jacques Grenier Le Devoir Normand D'Amour, Éric Tessier et Marc-André Grondin, pour «5150, rue des Ormes».

Depuis le temps que le cinéaste Éric Tessier et le romancier Patrick Senécal planchaient sur le scénario de 5150, rue des Ormes, on doutait de voir le film franchir l'étape de la réalisation. « Cinq années de travail, résume le cinéaste, dont 90 % du temps en réécriture. » Vingt versions et des poussières. Coupe ici, colle là.

C'est la troisième fois que le tandem travaille de concert. En 2003, le premier long métrage de Tessier, Sur le seuil, était adapté d'un thriller d'épouvante de Senécal. À la télé, il a mis en scène un épisode de sa Chambre n° 13: le coeur à l'ouvrage.

Rappelons que 5150, rue des Ormes est le premier roman de l'écrivain passionné d'horreur, de fantastique et de grands frissons noirs. Publié en 1994, il aborde la claustration d'un homme (Marc-André Grondin) dans une famille plus qu'inquiétante où le père (Normand D'Amour) pratique le jeu d'échecs et le meurtre en se désignant comme le bras de la justice divine. L'écrivain avait cessé d'écrire ce livre durant deux ans, après lecture du Misery de Stephen King, qui abordait un thème similaire. Puis il reprit son propre fil, différent tout compte fait.

« Difficile de transposer un livre avec narrateur sans voix hors champ, avec quatre personnages à suivre, explique Patrick Senécal. D'autant plus que Yannick, le captif, a des hallucinations qu'on montre sans les expliquer. »

Scénariste et cinéaste ont condensé l'histoire, fait sauter des pans d'action: le journal écrit de la mère, le désir de Yannick pour l'adolescente de la famille, etc. « On n'a pas les moyens au Québec de faire de l'épate avec les effets spéciaux. Chacun d'entre eux doit être justifié, précise Éric Tessier. Mais on s'est vraiment cassé la tête pour construire le jeu d'échecs, où les pièces sont des cadavres. Ce fut le fruit d'un gros travail d'équipe. Les blanches, en forme d'anges, deviennent différentes des noires, mais toutes apparaissent agenouillées pour permettre aux joueurs de les dominer de la taille. »

Risquer

Marc-André Grondin, qui se déploie au cinéma entre le Québec et la France, où il a récolté un César, n'avait jamais versé auparavant dans le registre noir et sanglant. Il apprécie les films de genre, surtout asiatiques, mais a trouvé le rôle épuisant à jouer. « Tu gueules, tu fesses le mur, tu te bats. Heureusement, le tournage suivait un ordre chronologique. Le lendemain d'une crise, je me sentais vraiment poqué. Ça m'aidait à suivre le personnage. » N'empêche: Grondin, très critique envers lui-même, ne s'épate pas à l'écran. Dans ce rôle-là non plus, visiblement... Il lance le film ici avant de s'envoler pour la France, jouer dans le thriller Insoupçonnable de Gabriel le Bomin, avec Laura Smet, Charles Berling et Gregory Bérangère. Mais il revient toujours travailler au bercail.

« J'ai refusé d'aborder mon personnage de tueur comme un psychopathe, déclare de son côté Normand D'Amour, plutôt en père de famille et en chauffeur de taxi investi d'une mission: se débarrasser des rats qui traînent dans la rue, ces rats étant les humains malfaisants... Jacques n'est pas fou, il possède sa logique. Moi qui ai incarné tant de personnages avec un grain, disons que celui-ci est le plus extrême du lot. »

5150, rue des Ormes, qui sort sur sur nos écrans vendredi, fut refusé au volet sélectif de Téléfilm Canada, mais il put bénéficier d'une enveloppe à la performance. La SODEC a soutenu le projet: un budget de 4,3 millions en tout, venu d'ici et là. « Les institutions craignent souvent l'audace. On fait au Québec des films trop consensuels », estime Patrick Senécal, qui trouve préférable qu'un créateur se plante parfois plutôt qu'il ne tente rien du tout.

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