Le rude et le doux

Pierre Falardeau combattait le cancer avec énergie depuis des mois, ayant même renoncé en chemin à fumer ses éternelles Lucky Strike sans filtre dont les volutes de fumée noire entouraient d'ordinaire ses propos chauffés à blanc. Ses coups de gueule mémorables tout autant que ses films appartiennent désormais à l'histoire.

Durant sa carrière de cinéaste, il a tourné une vingtaine de films, dont Le Party, Octobre et 15 février 1839. Son personnage d'Elvis Gratton, incarnation d'un colonisé plus vrai que nature, a profondément marqué l'imaginaire populaire, même si Falardeau reconnaissait volontiers les limites de cette caricature du demeuré politique absolu qu'incarne à l'écran son vieil ami Julien Poulin.

Avec ses allures de voyou un peu brouillon et son discours aux accents libertaires doublé d'un patriotisme radical, Falardeau est devenu peu à peu un personnage de la scène médiatique reconnaissable entre tous, capable de se mettre en rage dans n'importe quel contexte contre des injustices et, surtout, contre « les penseurs de café qui appuient les luttes de libération au Tibet, au Timor ou en Ossétie et qui refusent la libération du peuple québécois ».

Membre du Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN) dès 1962, il a toujours milité pour la pleine souveraineté du Québec, dans une perspective de gauche fortement marquée, d'une part, par la théorie de la décolonisation qu'ont développée les écrivains Frantz Fanon et Albert Memmi, d'autre part, par sa lecture de textes politiques classiques, comme le Discours de la servitude volontaire, de La Boétie, ce fidèle ami de Montaigne dont il collectionnait les différentes éditions.

Falardeau carburait à un idéal qui veut faire avancer le convoi humain de ceux qu'il appelait sans cesse « ses frères ». Peu importe pour lui leurs origines, que « ses frères » soient « blancs, noirs, rouges ou mauves avec des picots verts », pourvu qu'ils tendent vers le même idéal que le sien. Pour les autres, il se montre sans pitié, parfois jusqu'à l'excès propre à son style naturel de pamphlétaire. Il le savait d'ailleurs très bien lorsqu'il dépassait les bornes, disant volontiers qu'il était tout à fait conscient d'être parfois « indéfendable » pour bien des gens.

Dans les jalons de cette longue marche politique qui fut la sienne, on trouve sans cesse l'expression d'une crainte viscérale de voir son peuple se déstructurer dans un magma américain abrutissant. Son oeuvre de cinéaste et d'écrivain est inséparable de ce combat politique de tous les instants qu'il paye de son énergie, toujours sans compter.

Jusqu'à la limite de ses capacités physiques, il avait continué d'accepter, jusqu'à tout récemment, les invitations à parler un peu partout, ralliant des destinations souvent improbables avec sa vieille auto, ne demandant rien en retour, se réfugiant sous son naturel de timide jusqu'au moment où il devait enfin s'emparer d'un micro.

Né en 1946, Falardeau grandit à Châteauguay. Il fréquente le Collège de Montréal et se lie alors d'amitié avec le comédien Julien Poulin, qui sera de tous ses films ou presque. Il se révèle sportif et brille même en athlétisme, tout en s'intéressant de près au football américain. Le ski hors-piste, les bottes de marche, les champignons et le kayak révèlent aussi une facette de sa passion du pays.

Dans les années 1960, Falardeau découvre avec bonheur les possibilités du cinéma, avec les films de Pierre Perrault, Gilles Groulx, Jean Rouch et Pier Paolo Pasolini. Il boit les mots des poètes Pablo Neruda et Gaston Miron, se passionne pour l'oeuvre de Camus autant que pour la boxe, sorte d'allégorie, à ses yeux, des luttes sociales. À la suite d'études en anthropologie à l'Université de Montréal, il voyage aux quatre coins du monde, sensible partout au sort de tous les condamnés à l'enfer sur Terre. Dans les années 1970, tout en accentuant son militantisme, il réalise une suite de films dont les titres seuls constituent des plates-formes politiques: Pea Soup, À force de courage, Speak White.

La Crise d'octobre marque dans sa vie un tournant important. Le jour de Noël 1970, par un froid glacial, il se rend manifester, avec une maigre poignée de militants, devant le pénitencier de Parthenais afin que les quelque 500 détenus politiques soient libérés. « On avait peur, mais je savais qu'il fallait le faire quand même. » Après la crise, il prend l'habitude de rendre visite en prison à Francis Simard, un des felquistes arrêtés pour l'enlèvement du ministre Pierre Laporte.

L'amitié qui le lie à Simard le mène à tourner Le Party (1989), film dans lequel le chanteur Richard Desjardins est révélé pour la première fois à un vaste public. En 1994, Falardeau lance Octobre, dont le scénario repose sur l'autobiographie de Simard, un homme qu'il dira toujours « aimer comme son frère ».

Polémiques

En marge de son oeuvre de fiction, Falardeau consacre, avec sa compagne Manon Leriche, un film à l'univers de la boxe. C'est

Le Steak (1992), qui met en vedette l'ancien champion canadien Gaëtan Hart. Puis, Le Temps des bouffons, un pamphlet mordant tourné en 1985, mais monté plus tard et diffusé d'abord seulement de main à main, sous le manteau, connaît un prodigieux succès, bien que tout à fait en marge des circuits habituels.

Ce court métrage se moque, dans un langage dévastateur, du système colonial sur lequel s'est établi et perpétué le Canada. Les images des célébrations triomphales du 200e anniversaire du Beaver Club, tenues à l'hôtel Reine-Elizabeth, permettent au cinéaste de dénoncer, selon ses mots, « ce beau ramassis d'insignifiants, vulgaires, chromés et cravatés » qui, au nom de l'exploitation d'hier, célèbrent celle d'aujourd'hui.

Le Temps des bouffons, soutenu par la narration du cinéaste lui-même, remporte un chapelet de récompenses à l'étranger, dont un prix au Festival du court métrage de Barcelone, avant d'être considéré comme un classique du genre, notamment par le documentariste français Pierre Carles.

Au début des années 1990, son projet de film basé sur les lettres du notaire François Chevalier de Lorimier, pendu haut et court le 15 février 1839, est rejeté par l'organisme subventionnaire fédéral pour des motifs d'ordre politique, comme le révèle la lecture des rapports de l'époque. Les essais de tournage des deux brillants comédiens du film, Luc Picard et Sylvie Drapeau, ne suffisent pas à assurer une révision positive de son dossier. Contre ce vent populaire très favorable à Falardeau, le président de Téléfilm Canada de l'époque, François Macerola, persiste et signe, allant même jusqu'à faire livrer au cinéaste, en guise d'appréciation de ses propos incendiaires à son égard, une douzaine de beignes garnis de sucre. Falardeau doit alors s'en remettre à une souscription du public.

Il faut dire qu'à peu près tous les projets de film de Falardeau subissent des tiraillements d'ordres divers devant les instances de financement gouvernementales. Souvent, la ligne à tirer entre l'entêtement radical du cinéaste, la censure dont il est parfois victime et la qualité du jugement critique des subventionneurs n'est pas évidente.

Dépité par une suite de refus ou de culs-de-sac techniques, Pierre Falardeau reprend en 2004 son personnage d'Elvis Gratton, figure type du colonisé avec laquelle il tente de dénoncer, depuis le début des années 1980, un système d'abrutissement collectif. Les films de la série, en particulier le dernier, Le Retour d'Elvis Wong (2004), sont boudés voire hués par la critique professionnelle, bien qu'ils connaissent un important succès populaire.

L'art du pamphlet

Falardeau se reconnaît volontiers dans le style brûlant et sans retenue des polémistes du XIXe siècle. La liberté n'est pas une marque de yogourt (1995), son premier livre, est constitué pour l'essentiel de textes inédits ou refusés par les journaux. L'ouvrage est vite remarqué par le critique Bernard Pivot qui, le premier, sur le plateau de télévision de son émission littéraire, salue le cinéaste comme un écrivain doté d'un véritable style. Dès lors, Falardeau devient un habitué des salons du livre et ses textes, un peu plus facilement diffusés qu'auparavant, constituent toujours matière à de vifs débats.

À compter de 1997, il collabore au journal satirique Le Couac, alors une sorte de courtepointe de plusieurs tendances de gauche. Il se joindra à la rédaction du journal indépendantiste Le Québécois au cours de la décennie suivante. À cette enseigne, il fait paraître quelques recueils d'entretiens, tout en continuant de publier ses livres principaux chez des éditeurs établis: Les boeufs sont lents mais la terre est patiente (1999), Rien n'est plus précieux que la liberté et l'indépendance (2009).

À la fin de sa vie, il collabore comme chroniqueur au défunt hebdomadaire ICI, du groupe Quebecor, où, dès sa première contribution, il crée une polémique pour avoir pris à partie David Suzuki, qu'il traite de « japanouille » en raison de sa propension à donner au Québec des leçons de partisanerie politique, domaine où Falardeau juge que l'écologiste canadien outrepasse dangereusement ses compétences.

La détestation dont Falardeau abreuve certains de ses ennemis idéologiques ou des figures publiques qui lui servent simplement de têtes de Turc pourrait faire l'objet d'une véritable anthologie.

Le jour des funérailles de Pierre Elliott Trudeau, il tente de réserver les services d'un avion qui aurait traîné, dans son sillage, une immense banderole où auraient figuré les mots « Mange de la marde », en référence directe aux paroles adressées jadis par l'ancien premier ministre à des grévistes. L'affaire est vite rapportée par les médias.

À la mort de Claude Ryan, ancien chef du Parti libéral et directeur du Devoir, il n'hésite pas à affirmer, une fois de plus, tout le mépris qu'il nourrit pour le personnage, concluant son texte de circonstance par « Salut pourriture », une provocation qui finit aussi par faire la manchette des bulletins de nouvelles. Il n'est pas anodin d'observer que plusieurs critiques des excès de Falardeau n'ont pas hésité non plus, à l'annonce de son décès, à mordre sa dépouille, croyant sans doute qu'en enterrant l'homme on enterrait aussi sa voix.

Les journalistes ont très souvent été l'objet de ses saillies. La place grandissante qu'occupent les journalistes dans la fabrication des consentements sociaux l'inquiète par ailleurs beaucoup, ce qui le mène à des sorties assassines contre plusieurs d'entre eux. « J'ai beaucoup de respect pour le journalisme, mais les gens qui interviennent tous les jours sur tous les sujets, je ne crois pas à ça », répétera-t-il souvent.

Un chroniqueur populiste du quotidien de la rue Saint-Jacques, qui se plaint de s'être fait traiter en public d'« ordure » par Falardeau, aura droit à une réplique cinglante. Il est faux, affirme le cinéaste, « que je l'ai traité d'ordure, un soir, dans la rue près de chez nous ». Faux, plaide-t-il, parce qu'il l'a traité d'absolument tous les noms — qu'il répète volontiers — mais pas d'« ordure »...

Ses prises de position publiques en faveur des Palestiniens apparaissent à certains contradictoires au vu de sa passion immodérée pour l'histoire de la résistance des juifs au joug des nazis. En matière de politique internationale, Falardeau navigue volontiers sur la ligne du risque, au nom de principes de liberté qu'il défend à l'occasion comme un équilibriste en fâcheuse posture. Malgré les sorties controversées de l'humoriste français Dieudonné, il continue ainsi à le défendre, au nom de la liberté d'expression, bien qu'en se demandant parfois si le personnage ne va pas franchement trop loin.

Ses outrances verbales et ses coups de gueule ont l'art de fatiguer, voire d'exaspérer, ceux qui, nombreux, sont volontiers plus nuancés que lui. Il n'en demeure pas moins une véritable vedette médiatique qui attire à lui jusqu'aux simples passants, qui l'acclament volontiers comme une sorte de héros populaire. Toujours très humble devant ses admirateurs, il fait aussi preuve d'une rare patience à les écouter. Invité partout, maintenant contre vents et marées une vigueur et un franc-parler peu communs, il est devenu au Québec, à compter de la fin du XXe siècle, une figure populaire aussi acclamée du public que le syndicaliste Michel Chartrand le fut en son temps.

Contrastes

En tête-à-tête, loin du bouillant polémiste connu grâce aux médias, il s'efface volontiers, se montre d'une gentillesse extrême tout en étant toujours prêt à discuter, parfois très longuement, d'une idée ou d'un point de vue. L'image publique du rebelle un peu fruste qui lui colle à la peau fait dès lors fortement contraste avec un homme de culture très sensible, doux, passionné par Bach autant que par Goya.

Son immense popularité, construite sans le secours de campagnes de publicitaires, mais bien par un militantisme sans relâche, l'avait emmuré peu à peu dans la carapace d'un personnage sans peur qu'il lui plaisait finalement assez de traîner avec lui en guise de protection.

Son dernier projet de film, consacré à la vie au front d'un homme au cours de la guerre sanglante de 1914-1918, jardinier dans le civil pour une riche famille de la bourgeoisie anglophone, n'a pas pu dépasser le stade du scénario. Le comédien et réalisateur Luc Picard, un ami de longue date, devait en principe le réaliser, mais une suite d'écueils et une santé désormais chancelante ont apparemment fait en sorte de juguler le projet avant qu'il n'arrive à terme.

Républicain dans l'âme, défenseur d'une société laïque, Falardeau a tout de même émis le souhait de recevoir des funérailles religieuses, au nom d'une tradition funéraire à son sens digne d'être préservée. Il a lui-même choisi l'église Saint-Jean-Baptiste, lieu où lui seront rendus les derniers hommages, le samedi 3 octobre à 11 heures.
3 commentaires
  • Bernard Gervais - Inscrit 3 octobre 2009 18 h 07

    Félicitations au journal Le Devoir pour le cahier spécial d'aujourd'hui !

    Félicitations, en effet, au Devoir pour son cahier spécial consacré à Pierre Falardeau. Composé de textes tous aussi intéressants les uns que les autres, ce document constitue sans doute le plus hommage fait par les médias à ce Québécois si important !

  • Sylvain Loignon - Abonné 4 octobre 2009 11 h 33

    Bien souvent haut et fort... ce que peu n'osent dire

    Son message était cru, direct et sans ambiguïté. Nous avions beau, à l'occasion, ne pas être en accord avec la manière d'adresser sa pensée, il n'en demeure pas moins qu'il touchait en nous une corde sensible... celle de notre fierté nationaliste.

    L'homme est mort, mais sa pensée restera à tout jamais bien vivante. Il nous a légué suffisamment pour que nous puissions y retourner afin de ne pas oublier.

    Je suis en deuil et je me demande... en reste-t'il des hommes ou des femmes qui, comme lui sauront nous nous faire réfléchir, nous inspirer et nous faire voir la fragilité de notre existence, notre devenir ?

    Salut Falardeau ! et dis bonjour à René.

    Merci ! au journal Le Devoir pour ce petit cahier spécial.

  • Jean Menetrier - Abonné 4 octobre 2009 22 h 23

    le portrait et l'homme

    Dommage de ne pas voir sur le site du Devoir cette magnifique photo de la première page du cahier spécial. Elle parle et dit tout.