Pierre Falardeau (1946-2009): mort d'un libre-penseur fort en gueule

Photo: Jean-François Leblanc Agence Stock Photos

Gueulard impénitent, militant obstiné pour l'indépendance du Québec, cinéaste et écrivain sensible, Pierre Falardeau faisait encore couler beaucoup d'encre hier, 36 heures après avoir rendu l'âme, vaincu par un cancer du poumon, à 62 ans, au Centre hospitalier de l'Université de Montréal.

Ceux qui ont connu l'homme privé insistaient beaucoup pour parler de sa gentillesse méconnue, de son écoute, voire de sa timidité. D'autres soulignaient les excès de l'homme public, qui comparait l'action politique des Québécois à la lutte sportive. Il avait par exemple conclu un texte en écrivant « Salut pourriture! » à la mort de Claude Ryan, et il avait voulu réserver un avion portant une bannière où était inscrit « Mange de la marde », lors de la mort de Pierre Elliott Trudeau, faisant référence à des propos que le premier ministre canadien avait tenus plus tôt à des grévistes. Les militants pour l'indépendance du Québec mesuraient encore l'étendue de la perte pour leurs troupes. Plusieurs de ses adversaires politiques déploraient le départ de l'artiste. Tous saluaient l'indispensable liberté de cet homme érudit plein de paradoxes, aimant Bach, Nietzsche et Goya.

Liberté, valeur par-dessus tout chérie par cet homme qui avait signé les livres La liberté n'est pas une marque de yogourt, Québec libre et, plus récemment encore, Rien n'est plus précieux que la liberté et l'indépendance.

Dans une lettre qu'il avait écrite à son fils Jérémie, au moment du référendum de 1995, et qui a été lue par le comédien Luc Picard, à l'occasion du Moulin à paroles, le 11 septembre dernier sur les plaines d'Abraham, Pierre Falardeau écrivait:

« Dans quinze ou vingt ans, tu liras peut-être cette lettre. À ce moment-là, ton père sera devenu un vieil homme. Vainqueur ou vaincu, peu importe. Au moins, tu sauras qu'il n'aura pas reculé, qu'il n'a pas courbé la tête, qu'il ne s'est pas écrasé bêtement par paresse ou par lâcheté. Tu sauras qu'il s'est battu pour la cause de la liberté comme tu devras te battre à ton tour. C'est la loi des hommes, c'est la loi de la vie. »

Sur plusieurs photos, il apparaît encore souriant, la cigarette aux lèvres. Pourtant, il avait bel et bien mis fin à son habitude de fumer des Lucky Strike au cours des derniers mois, pour mieux combattre la maladie qui le rongeait depuis deux ans.

« Je l'ai bien connu, dit le cinéaste Bernard Émond, qui a notamment étudié l'anthropologie avec Pierre Falardeau à l'Université de Montréal il y a quarante ans. Je ne vais pas parler de la personne publique [...] je veux juste rappeler l'homme privé, d'une grande gentillesse. Peu de gens savent à quel point il pouvait être gentil et à l'écoute des gens, délicat, timide, allant malgré tout vers les autres. On connaît le personnage public avec ses coups de gueule, mais il était aussi très curieux, questionnait beaucoup, à l'aise dans tous les milieux. Il n'était pas rare de le voir s'arrêter pour discuter avec n'importe qui. »

Pour Luc Picard, qui a joué dans deux films importants de Falardeau, Octobre et 15 février 1839, portant respectivement sur la Crise d'octobre et sur la rébellion des Patriotes, Pierre Falardeau était un bon vivant, drôle, candide, humain. « Il disait: "moi je me donne le droit de me tromper". Il avait le courage de ses opinions et de ses émotions. Alors, d'accord, pas d'accord, cela sonnait vrai », dit-il. Falardeau se voyait d'abord et avant tout comme un militant, et a toujours établi un parallèle entre combat sportif et combat politique. « Il disait: "je donne des tapes sur la gueule, fait que j'en reçois" », se souvient Picard. L'homme était d'ailleurs fasciné par la boxe, au point de lui consacrer un film, Le Steak.

Victor-Lévy Beaulieu, qui a mené le combat de l'indépendance du Québec durant les mêmes années que Falardeau, se souvient de l'époque où le documentaire Le Temps des bouffons, de Falardeau, filmé lors d'une soirée de la haute gomme fédéraliste au Beaver Club, circulait sous le manteau, parce qu'aucun média électronique n'avait accepté de le diffuser. Parallèlement, la série des Elvis Gratton a permis à Falardeau d'atteindre le grand public. « On est peu nombreux, depuis 25 ans, à avoir tenu une ligne de conduite et à être restés logiques avec cette ligne de conduite, dit-il. Je pense que cela a donné des résultats, notamment auprès des immigrants. J'écoutais hier soir Jean Pascal, immigrant de première génération, champion de boxe [...] qui parlait de Falardeau comme d'un complice. » La verdeur de langage de Falardeau était d'ailleurs nécessaire au mouvement indépendantiste, et ses talents de polémiste le hissent dans l'histoire du Québec auprès des Louis Fréchette et Arthur Buies, Michel Chartrand, selon Victor-Lévy Beaulieu. De Falardeau, il souligne encore la joie communicative, qui a formé de nouveaux militants parmi les jeunes, dont Patrick Bourgeois, de l'organisation Québécois, qui remerciait d'ailleurs hier Pierre Falardeau pour sa générosité « envers l'ensemble du mouvement indépendantiste ».

Tout sauf convenu

Le cinéaste était tout sauf convenu, bien sûr. Et l'auteur François Avard vantait lui aussi hier, dans une lettre aux médias, la vitalité de Falardeau dans la torpeur et la complaisance médiatique générales. « Dans le paysage médiatique, un Falardeau debout parmi la bouillabaisse télévisuelle et la crétinerie de matante imprimée, c'était un vaccin. Falardeau immunisait, énergisait, et rassurait. Virtuose de la langue, sa plume et sa gueule étaient son arme, la débilité ambiante sa victime », écrit-il.

« On vit à une époque où on manque un peu d'imprudence, commente encore Luc Picard. Ce n'est de la faute de personne et c'est de la faute de tout le monde. Tout le monde fait attention. Mais si tu ne te donnes pas le droit de te tromper, tu ne fais rien. »

Durant le week-end, diverses personnalités politiques et quelques têtes couronnées ont souligné l'apport de Pierre Falardeau à la vie culturelle et politique québécoise. Samedi, l'ancien premier ministre et chef du Parti québécois Bernard Landry a dit regretter la perte « d'un grand cinéaste, un auteur, une plume agile et alerte, et puis des interventions nombreuses et de toutes les manières dans le combat fondamental de l'indépendance nationale ».

Pauline Marois, chef du Parti québécois, a dit avoir « toujours été impressionnée par sa générosité, par son talent, et par son engagement à l'égard du Québec. Il n'avait pas peur des mots. C'était un homme libre ». Gilles Duceppe, chef du Bloc québécois a convenu « ne pas avoir partagé toutes les opinions de Pierre Falardeau », mais a loué sa grande conviction et son oeuvre. Amir Khadir, député et co-chef de Québec solidaire, a apprécié que Pierre Falardeau ait « été là pour le Québec, mais pas seulement pour le Québec. Il était aussi là pour les peuples de la Palestine, de l'Irak, du Chili, a-t-il dit [...], notre peuple a bien besoin des Falardeau ».

Jusqu'au premier ministre du Québec, Jean Charest, qui y est allé d'une reconnaissance prudente de la production artistique de Falardeau. « M. Falardeau, on le sait, c'est un pamphlétaire, a-t-il dit. C'est un homme qui avait le goût de la polémique, qui avait des opinions très fortes, et qui, souvent, trouvait une formule-choc pour les exprimer. Par contre, son oeuvre artistique était substantielle. »

Pierre Falardeau détestait les honneurs, semble-t-il. Une soirée organisée par le Mouvement souverainiste du Québec lui rendra pourtant hommage, le 11 octobre prochain. Les funérailles de Pierre Falardeau seront publiques, et le public pourra aussi témoigner de son affection lors d'une cérémonie organisée dans un espace public quelques jours auparavant. Les dates et les lieux seront connus sous peu. Pierre Falardeau écrivait un jour que l'on a toute la mort pour dormir. Ce sera pour lui une dernière occasion de secouer les vivants.

Avec la collaboration de Jean-François Nadeau

45 commentaires
  • André Loiseau - Inscrit 28 septembre 2009 01 h 12

    Funérailles nationales

    Sous un Québec socialiste et souverain, nous aurions les funérailles nationales que ce boxeur mérite.
    Parti trop vite, Pierre, à cause des clous de cercueil et de la somnolence généralisée.
    Quel autre pamphlétaire québécois avons-nous?
    "Je cherche un homme..." comme dirait l'autre.

  • Yves Capuano - Inscrit 28 septembre 2009 01 h 51

    L'irremplaçable Pierre Falardeau...

    La mort d'un libre-penseur tel que Pierre Falardeau fait mal. Elle fait d'autant plus mal que ses successeurs sont plutôt rares. Des guerriers de sa trempe et de son courage sont absolument nécessaires pour la liberté de notre peuple. Bien sûr qu'il n'était pas parfait et qu'il échappait quelques conneries de temps à autre, mais il avait le courage de dire les "vraies affaires" et ça nous faisait du bien. Encore plus important, Pierre Falardeau est peut-être notre seul artiste qui a dédié son oeuvre artistique à l'indépendance du Québec et peut-être le seul à la défendre publiquement avec vigueur en toutes occasions. Si nos autres artistes avaient le quart du courage de Falardeau pour gagner la liberté de notre peuple, on aurait sans doutes notre pays depuis longtemps. Il ne fait aucun doute que Pierre Falardeau mérite amplement une statue à Montréal...

  • Andrew Savage - Inscrit 28 septembre 2009 02 h 31

    Adieu Monsieur Falardeau

    Condoléances à la famille du défunt, et à ses amis.

    On peut être en accord ou non avec ses convictions : mais, il avait des convictions, ce qui est rare ; on peut pérorer sur les aspérités du personnage public : mais, il avait une personnalité : ce qui est tout aussi rare ; et nul ne peut nier son talent cinématographique.

    Un véritable génie au sens hégélien du terme : une singulière et profonde sensibilité directement connectée sur le destin de sa nation. Pour tout dire, il incarnait le courage de la liberté pour un peuple frileux et hésitant. Et peu se sont élevés ici à cette dignité, en cette période étonnamment complexe.

    Comme artiste, il savait plaisamment mettre en relief les travers de son peuple, ce qui lui donne une stature nationale. Il était aussi un critique impitoyable de la bêtise humaine, et en cela, il était un créateur ayant une valeur universelle.

    Ses impitoyables et pertinentes critiques des médias de masse qui abusent impunément («radio-cadenas») ; ses souriantes critiques de l'aliénation de la nouvelle classe moyenne québécoise («Elvis Gratton»), et celles plus acides du néo-colonialisme intérieur («Le temps des bouffons») n'ont pas de pareils, par la simplicité et la vivacité de la peinture ; et marquèrent d'une manière indélébile la quête d'identité des «souchidères».

    Ceux qui tentent de rapetisser l'homme, en le classant comme «fort en gueule», ou «pamphlétaire» ont tort, et oublient l'importance des sujets qu'il aborde, le contexte, les conditions dans lesquelles il a dû créer, agir, ainsi que la profondeur de son propos. Il ne semblait pas aimer les intellectuels québécois, et on peut comprendre pourquoi ...

    Souvent satirique, et parfois colérique, Dante l'eut placé sans doute dans la troisième corniche de son purgatoire, mais sûrement pas en enfer. Les sacrifices qu'il a dû consentir pour s'exprimer pourrait même l'élever au rang des martyrs de la liberté et du sublime, pas loin de l' Ingénieux Hidalgo Don Quichotte De La Manche redevenu, au terme de ses périlleuses et flamboyantes aventures imaginaires, Alonzo Quijano le bon...

    Son oeuvre pourrait aussi ne durer que le temps que durera la nation québécoise ; éternellement peut-être ... Un phare parmi la pléthore d'accommodements de moins en moins raisonnables.

  • ANDRÉ TAILLON - Inscrit 28 septembre 2009 02 h 42

    Cloner le Kecqu'un

    Cloner le kecqu'un!

    L'hypocrisie dans les éloges ou la reconnaissance d'un homme qu'après sa mort.
    Falardeau doit rire dans sa barbe après avoir entendu les biens pensants exprimer tour à tour leurs témoignages en ce qui à trait à ses oeuvres, son combat et sa vie. Il doit ce dire « TABARNAK vaux mieux être mort que mort vivant! »Prenez par exemple la déclaration de la chef du Parti québécois Pauline Marois, elle estime que le mouvement souverainiste vient de subir une «très grosse perte».
    Mme Marois avance que malgré certains propos extrémistes, le point de vue de Pierre Falardeau sur la souveraineté était pertinent afin de faire progresser la cause. «J'ai toujours été contre toute forme de violence et je n'ai jamais hésité à dénoncer certains de ses propos. Mais pour faire avancer la cause souverainiste, il faudrait peut-être souhaiter avoir quelques autres personnes comme Pierre Falardeau. Peut-être pas des dizaines, mais il en faudrait d'autres.»
    On peut lire entre les lignes que Madame Pauline aimerais bien avoir quelques autres PF pour la cause souverainiste, surtout pas plusieurs et certainement pas des dizaines.
    Justement, Mme, il en aurait fallu plus de mille pour botter l'cul du PQ !
    Commencez donc par appuyer Patrick Bourgeois pendant qu'il est jeune!
    PS /
    Pierre j'ai recours à Microsoft office pour m'aider dans mes textes. Pourrais-tu m'expliquer pourquoi qu'à chaque fois que j'écris Falardeau ton nom est automatiquement souligné de rouge pour m'indiquer qu'il y à une faute? J'ai regardé quand même la définition suggéré et Batardeau te vas à merveille!
    Merci PB

  • Pierre Schneider - Abonné 28 septembre 2009 04 h 56

    L'hypocrisie des politiciens

    Madame Marois se dit impressionnée par un Falardeau qui n'avait pas peur des mots. Or, elle a ordonné à ses députés de ne plus commanditer par leurs annonces le journal Le Québécois dans lequel l'ami Falardeau écrivait une chronique pas piquée des vers. Et, comme toute la classe politique, les petits politiciens vont maintenant tenter de récupérer la mort de mon chum pour se faire du capital politique. Eux qui n'hésitent pas à prêter le serment d'allégeance et de loyauté à la Reine...et qui ne parlent jamais de République.
    Pauvre Falardeau, ils vont t'exploiter jusque dans ton dernier repos, ces rapaces que tu détestais tant !