Jane Campion, à l'écoute

On sent Jane Campion en pleine possession de ses moyens et, malgré les reproches faits à Bright Star depuis sa première à Cannes, la cinéaste demeure très fidèle à son film et fière de sa démarche.
Photo: On sent Jane Campion en pleine possession de ses moyens et, malgré les reproches faits à Bright Star depuis sa première à Cannes, la cinéaste demeure très fidèle à son film et fière de sa démarche.

Tous les cinéastes vous diront que tourner est un privilège très coûteux, et que les minutes sur un plateau se débitent en dollars. Bien que la règle s'applique également à Jane Campion, réalisatrice palmée d'or et oscarisée de La Leçon de piano, celle-ci aime prévoir du temps, beaucoup de temps, entre les prises, pour parler avec les acteurs. Quelques minutes ici, une heure là, le temps de forger un climat de confiance, de trouver une tonalité qui convient.

Bright Star (Mon amour), qui prend l'affiche la semaine prochaine, a été enfanté de cette façon. « Il faut d'abord convaincre les acteurs qu'ils n'ont pas besoin d'en faire beaucoup. Que leur charisme et la chimie opèrent mieux sans effort. Il faut les aider à se détendre et à laisser venir des éléments de leur propre personnalité se mêler au personnage », confiait-elle à notre tablée de journalistes réunie à Toronto la semaine dernière, où son film sur l'histoire d'amour tragique entre le poète John Keats (Ben Wishaw) et sa jeune voisine Fanny Brawne (Abbie Cornish) était présenté en première nord-américaine au Festival international du film.

La consigne vaut pour elle aussi. « C'est très important d'être détendu sur un plateau parce que je dois être perméable, ressentir et voir à ce que tout fonctionne. Dans un état de tension, on devient imperméable. Je suis à l'écoute de ce qui se passe et de ce que je ressens, et je cherche le chemin permettant de relier tout ça. » Auparavant fermée à la poésie, la Néo-Zélandaise, en panne d'inspiration pour l'écriture de scénarios, s'est tournée vers elle.

Dans In the Cut, son opus précédent tiré du roman de Susanna Moore, Meg Ryan citait quelques strophes de Keats, dont sa productrice Jan Chapman est une fervente admiratrice. Il n'en fallait pas plus pour que Campion fasse plus ample connaissance avec l'oeuvre du poète romantique du début du XIXe siècle, timide prisonnier d'un corps d'adolescent, mort de tuberculose à 25 ans. Mais ce sont ses lettres adressées à une belle coquette extravertie dont il était amoureux qui l'ont le plus bouleversée et qui ont inspiré le film qu'elle a défendu à Cannes devant un parterre médiatique partagé.

« En lisant leur histoire, j'ai découvert en moi un niveau supérieur de tendresse que je ne soupçonnais pas. Je crois que mon émotion venait de la pureté de leur amour, de l'épreuve douloureuse qu'ils ont traversée. Les lettres que Keats a écrites possèdent la même force aujourd'hui qu'à l'époque où elles ont été écrites », répond la cinéaste à une question sur la résonance contemporaine de son film. « Notre accès à cette histoire d'amour est plus intime que celui que nous avons avec celle de Brad Pitt et Angelina Jolie », conclut-elle en riant de soulagement.

Jane Campion possède un esprit aiguisé et un humour tranchant. En entrevue, la cinéaste de 55 ans, aux cheveux blond-gris qui lui descendent jusqu'aux reins, pense à voix haute et s'esclaffe à plusieurs reprises. Pas d'un rire nerveux. On la sent en pleine possession de ses moyens et, malgré les reproches faits à Bright Star depuis sa première à Cannes, la cinéaste qui avait si bien adapté Henry James (Portrait of a Lady) demeure très fidèle à son film et fière de sa démarche.

Et cela malgré le cynisme qui a force de loi dans l'industrie du cinéma contemporaine. « Quand tu travailles avec les acteurs, que tu repousses tes propres limites, que tu découvres en toi des ressources insoupçonnées, tu oublies tout ça. En revanche, il ne faut pas prendre les choses trop au sérieux », dit-elle en réponse à ma question sur la course aux Oscar, passage obligé des cinéastes anglo-saxons reconnus et des films d'auteur de luxe. Bright Star remplit toutes ces conditions. « Les Oscar sont une pantomime. On veut tous y participer, mais notre objectif, c'est de faire en sorte que les gens aillent voir le film; les Oscar sont un des moyens pour y parvenir. Ça fait partie du jeu », dit avec une résignation bien audible dans la voix celle qui fera l'objet d'une rétrospective au Festival du nouveau cinéma, du 8 au 17 octobre, en collaboration avec la Cinémathèque québécoise. Au programme: ses six longs métrages antérieurs à Bright Star, ainsi que ses courts métrages.

***

Collaborateur du Devoir

À voir en vidéo