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Matt Damon dans The Informant!, de Steven Soderbergh
Photo: Matt Damon dans The Informant!, de Steven Soderbergh

D'entrée de jeu, j'ignorais que l'intrigue de The Informant! s'inspirait d'une affaire authentique. Cela rend d'autant plus cynique le portrait des milieux de la grande entreprise et judiciaire que brosse Steven Soderbergh dans sa dernière offrande. Derrière la drôlerie de façade, un constat plutôt pessimiste se dessine.

Chose certaine, le prolifique et doué cinéaste mise ici sur un humour à froid, celui qui fait grincer des dents et donne parfois même envie d'enfouir son visage dans ses mains tant on est embarrassé pour le personnage principal. Soderbergh a souvent utilisé ce dosage d'absurdité mesurée et d'inconfort palpable, mais jamais, à ma connaissance, n'y a-t-il eu recours tout un film durant. Or c'est le ton qu'il donne à The Informant!, rendant ainsi peut-être rebutant l'objet pour qui s'y aventurerait en ayant à l'esprit une comédie plus traditionnelle, un terme qu'on peut d'emblée proscrire.

Cet informateur, c'est Mark Whitacre, le président d'une branche de biotechnologies alimentaires affiliée au conglomérat ADM (Archer Daniels Midland) qui, un beau jour, décide de déballer son sac à deux agents du FBI venus enquêter sur une affaire de chantage dont serait victime la compagnie. Selon Whitacre, ADM pratiquerait, de concert avec ses vis-à-vis internationaux, une politique illégale de con-trôle des prix. Or il s'avère rapidement que Whitacre est un menteur compulsif. Remarquez, il en faut plus pour arrêter le cours de la justice! The Informant! m'a fait penser à un film d'espionnage qu'on aurait privé de ses éléments d'action et de suspense au profit d'une satire décalée.

Peut-être la présence de Matt Damon au générique laissait-elle présager dans l'esprit de certains une oeuvre à ranger dans la case dite «commerciale» du cinéaste, celle où trône la série des Ocean's. Ce n'est pas le cas. The Informant! carbure au détachement cérébral qui caractérise la majorité des films placés dans la case «personnelle» de l'auteur. Mon collègue Martin Bilodeau remarquait avec justesse depuis le Festival du film de Toronto que Soderbergh revisite ici certains thèmes et éléments d'Erin Brockovich (première case). C'est assurément le cas, mais sans aucun souci de faire joli, édifiant... ou Hollywood. Deu-xième case, celle de Full Frontal et de Schyzopolis, avec toutefois le pied léger sur le traitement expérimental.

C'est pertinent (surtout en programme double avec Le Monde selon Monsanto), savoureux, mais toujours avec cette distance vis-à-vis des personnages et de la réalité. C'est-à-dire que le trait est grossi afin d'atteindre la dimension satirique susmentionnée, mais le tout est exécuté avec le plus grand sérieux. Certains choix du cinéaste sont en ce sens éloquents. Par exemple, Soderbergh émule ici et là la direction photo caractéristique de Gordon Willis dans les deux thrillers de conspiration d'Alan J. Pakula, All the President's Men, et surtout The Paralax View. Ce n'est pas accidentel: Soderbergh est un fin cinéphile. Embaucher le compositeur Marvin Hamlisch, rendu célèbre pour ses partitions sirupeuses mais responsable aussi de celle de Ba-

nanas, de Woody Allen, témoigne en outre d'un humour ancré dans la référence cinématographique, en plus de rendre un peu plus manifeste le ludisme de sa démarche. Les amateurs ne seront pas déçus.

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The Informant!

Réalisation: Steven Soderbergh. Scénario: Scott Z. Burns, d'après le livre factuel de Kurt Eichenwald. Avec Matt Damon, Melanie Lynskey, Scott Bakula, Joel McHale, Tom Papa, Clancy Brown, Candy Clark. Montage: Stephen Mirrione. Musique: Marvin Hamlisch. États-Unis, 2009, 108 min.

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