Entrevue - La filière Téchiné

Le grand cinéaste français des Roseaux sauvages et de Ma saison préférée se penche, dans La Fille du RER, sur un fait divers troublant pour peindre une société en déroute et une jeunesse en quête d'elle-même.

André Téchiné suit à la trace l'évolution de sa société au fil d'une des filmographies les plus intéressantes du cinéma de l'Hexagone. Délinquance, sida, homosexualité, éclatement de la famille, prostitution, les dérives l'inspirent bien davantage que le succès bourgeois. «Disons que je n'aime pas les gros malins, dit-il. Les gens qui n'arrivent pas à faire partie de la société, à la fois sauvages et innocents, figures de résistance et de révolte, me semblent beaucoup plus intéressants que les autres.» Son cinéma s'incarne dans les moments de turbulence, de crises. «Un moment qui pousse les personnages à se révéler. Mais aujourd'hui, l'orage est partout et la précarité, quotidienne.»

Le fait divers à l'origine de La Fille du RER est ce mensonge d'une jeune fille qui avait inventé de toutes pièces une agression d'ordre antisémite, contre laquelle toute la société française s'était indignée, sans vérifier les dires de la jeune fille. La pièce de Jean-Marie Besset R.E.R. avait rappelé l'incident à Téchiné. «Le film basé sur la pièce, mais aussi sur les rapports de police et les documents publics, raconte la généalogie d'un mensonge, en tentant d'exposer la détresse et l'espoir cachés derrière cet acte.»

À ses yeux, l'erreur vient avant tout d'une absence de vérification du mensonge. «Le mensonge suivant repose sur ce fantasme par rapport à l'antisémitisme, d'autant plus fort que d'autres attentats antisémites s'étaient déroulés dans le métro. Le mensonge de l'héroïne disait une vérité.»

Sur le fil de la tragicomédie

Membre du jury au Festival de Cannes en 1999, Téchiné avait été fasciné par l'énergie d'Émilie Dequenne dans le film Rosetta des frères Dardenne, qui avait récolté la Palme d'or et valu à la jeune interprète belge le prix d'interprétation féminine. Il lui a donné le rôle de Jeanne, la fragile menteuse. Catherine Deneuve, sa mère dans le film, est une habituée du cinéma de Téchiné. «J'ai voulu cette fois mettre en avant son côté maternel, qui est très fort et rarement mis en lumière.»

Il a joué sur le fil de la tragicomédie, entre coups de couteau et balade en patins à roulettes, entre vie de banlieue sans trop d'histoire et fantômes du passé qui visitent la mère.

Le cinéaste cherchait à camper en détail un milieu de vie, avant d'aborder le mensonge, qui n'arrive qu'à mi-parcours. «Au lieu d'être indignés par cette fille, on essaie plutôt de comprendre ses motivations. En France, la vie est terrible pour la jeune génération: peur du chômage, peur du sida. Tout est menace. La Fille du RER est un cheminement, qui penche d'abord du côté du bonheur. Peut-être la mythomanie de cette fille constitue-t-elle une forme de fiction, de créativité. En tout cas, la médiatisation de son mensonge la sidère aussi. La réaction est tellement exagérée qu'elle devient l'otage des hantises de sa société, ce qui ne l'absout pas, bien entendu.»

Téchiné prépare une adaptation du roman de Philippe Djian Impardonnables, campé à Venise, avec un triangle amoureux à la tête duquel devrait trôner Carole Bouquet. «Il y aura des aspects fantasmés, comme dans Vertigo d'Hitchcock, un film que j'admire énormément. Une filature dans les rues et canaux de Venise peut faire un peu écho à son San Francisco. »

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