Percutants malaises

Émilie Dequenne est d’une fragilité émouvante en jeune fille ayant inventé une agression antisémite tandis que Catherine Deneuve est très crédible dans le rôle de sa mère.
Photo: Émilie Dequenne est d’une fragilité émouvante en jeune fille ayant inventé une agression antisémite tandis que Catherine Deneuve est très crédible dans le rôle de sa mère.

André Téchiné possède l'art de capter les tumultes d'une époque en leur donnant visage humain, mais aussi contours, émotions, décor et ambiguïté. Lui qui dans son dernier film, Les Témoins, remontait les bouleversantes années du sida, il revisite cette fois un fait divers qui fit le tour du monde en 2004: cette jeune fille qui inventa de toutes pièces une agression antisémite dans un train de banlieue parisien et dont l'histoire, non vérifiée, déchaîna les passions.

Le grand cinéaste français parvient à créer un univers totalement cohérent; la maison de banlieue où la mère (Catherine Deneuve, très crédible en maman inquiète) couve sa fille Jeanne (Émilie Dequenne, la Rosetta des frères Dardenne, d'une fragilité émouvante), au chômage. La rencontre du futur compagnon qui pratique la lutte professionnelle, qui dérivera du côté du petit crime de drogue pour les beaux yeux de sa belle, ouvre sur des scènes de modernité et d'intensité extraordinaires.

Le malaise de la jeunesse s'instaure patiemment, d'autant plus qu'une autre famille entre en scène, celle de l'avocat Bleistein joué par Michel Blanc, avec fils, belle-fille et jeune garçon, plus perspicace que tout le monde, dont la mère prépare la bar mitzvah, initiation pour lui aussi à un âge adulte qu'il espère libérateur.

Le film est divisé en deux. Car le mensonge et ses conséquences surviennent dans un univers déjà formé et se voit traité sans jugement, sans condamnation, avec l'hypothèse du «J'ai fait cela pour être aimée», mais en montrant la responsabilité des dirigeants français, de la société, des médias, d'une dérive éthique générale et de la psychose envers l'antisémitisme, menant à l'hystérie.

Téchiné entremêle habilement dans son tableau tous les chocs culturels: jeunes contre vieux, juifs contre goys, petits bourgeois contre voyous, etc., pour composer une fresque sociale d'une grande densité qui ouvre sur tous les possibles, mais masque des voies roses avec un sourire en coin.

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La Fille du RER
Réalisation: André Téchiné.
Scénario: André Téchiné, Odile Barski, Jean-Marie Besset. Avec Émilie Dequenne, Catherine
Deneuve, Michel Blanc, RonitElkabetz, Mathieu Demy, Nicolas Duvauchelle, Jeremy Quaegebeur. Image: Julien Hirsch. Musique: Philippe Sarde. Montage: Martine Giordano.

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