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Entrevue - Noir PQ

Sylvain Guy, scénariste et réalisateur du film Détour, en compagnie de Luc Picard
Photo: Jacques Grenier Sylvain Guy, scénariste et réalisateur du film Détour, en compagnie de Luc Picard

Le majestueux parc du Bic n'est pas un endroit où l'on serait d'emblée tenté de camper l'action d'un film noir. Un vrai film noir, s'entend, avec antihéros, femme fatale et duperies par-dessus retournements de situations. Et pourtant, c'est le lieu sur lequel Sylvain Guy, scénariste et réalisateur du film Détour, a jeté son dévolu.

Même que le théâtre de l'action s'est imposé avant tout le reste, y compris le scénario. «Cette nature sauvage m'est rentré dedans» de raconter Sylvain Guy, à qui l'on doit entre autres le scénario du suspense Liste noire, premier succès de Jean-Marc Vallée. «Ses conifères, ses rochers... L'eau à cette hauteur-là est comme la mer. J'ai tout de suite voulu raconter une histoire qui s'y déroule.» Et quand on est amateur de littérature et de films noirs...

Mais attention! La vieille école et ses classiques indémodables, tels les romans Double Indemnity et The Postman Always Ring Twice, de James

M. Cain, et leur adaptation cinématographique par Billy Wilder et Tay Garnett, pour n'en citer que deux, c'est ce terreau-là que remue Sylvain Guy avec un bonheur évident.

Léo et Luc

Détour, titre clin d'oeil au film (noir, il va sans dire) d'Edgar G. Ulmer, s'intéresse à Léo Huff, l'assistant d'une puissante femme d'affaires qui cherche à vendre un projet de parc récréotouristique aux habitants du Bic, site enchanteur s'il en est. Dépêché sur place avec boniment et enveloppe brune, Léo succombe aux charmes d'une jolie demoiselle en détresse. Et l'abîme de s'ouvrir à ses pieds.

«En un sens, j'ai fait un film pour moi. Je voulais m'atteler à un vrai film noir, mais ici, au Québec. J'adore Billy Wilder, mais aussi Sam Peckinpah, qui allait dans le nerf des personnages, à la base de ce que l'humain peut être. Dans le fond, Léo, c'est un être qui est archidomestiqué: job, femme, bungalow...» Suffit qu'entre en scène Lou, délurée, à la fois dure et vulnérable, pour que l'animal en Léo se réveille.

Léo Huff est interprété par Luc Picard, qui est arrivé relativement tôt dans l'aventure. «Sylvain m'a montré une première version où le personnage avait un côté comique. Quelque chose de Pierre Richard, presque, avec sa timidité et son incapacité à exprimer ce qu'il veut. Moi, ça m'allait, mais Sylvain voulait justement éviter de rendre drôle le personnage», révèle le comédien qui, intéressé de toute façon, a patiemment attendu la suite pendant que le réalisateur-scénariste retournait sur le métier.

Cette flexibilité de l'acteur vis-à-vis de la «couleur» qu'allait ou n'allait pas avoir le personnage a-t-elle quelque chose à voir avec le fait qu'il a lui-même fait le saut derrière la caméra? «Réaliser n'a pas vraiment changé ma relation avec les metteurs en scène. Par contre, je suis maintenant beaucoup plus conscient des deux grandes étapes qui encadrent le tournage: la préproduction, qui comporte l'écriture, les réécritures et toute la mise en chantier, et la postproduction, avec le montage. Quand un cinéaste me fait une proposition, je peux désormais prendre la mesure de tout le processus derrière. Mais ça ne m'empêche pas de négocier mes trucs», conclut Luc Picard avec un sourire espiègle.

Reste que cette première rencontre entre Sylvain Guy et lui a permis au premier de préciser sa vision. «Une fois que Luc a été à bord, j'ai fait un travail de réécriture sur le plan du personnage de Léo, sans toutefois revenir sur l'intrigue elle-même. Il y a un équilibre précaire dans le ton que je voulais donner au film. Oui, il y a des touches d'humour noir, comme dans tous les films noirs, mais je tenais à rendre crédible et prenante la situation de cet homme prisonnier d'une petite vie rangée et qui prend pour la première fois conscience de la cage qui l'entoure.»

Là prend tout son sens le contexte choisi, le parc du Bic, étendue verdoyante indomptée. «C'est dans cette nature que Léo retrouvera ce qu'il est et, ultimement, entreverra une possible liberté.»

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Collaborateur du Devoir