Maître regard sur une planète en mutation

Raymond Depardon
Photo: Jacques Grenier Raymond Depardon

La Cinémathèque québécoise consacre une rétrospective complète au grand cinéaste-photographe Raymond Depardon. Tous les films en formats d'origine du maître du documentaire et de l'oeil de patience seront projetés du 9 septembre au 3 octobre. En prime: une expo de ses photos entourant au Sahara le tournage d'un de ses chefs-d'oeuvre, Un homme sans l'Occident.

Raymond Depardon s'avoue ravi d'être au Québec. À 18 ans, il découvrait notre cinéma direct et s'en inspirait. À ses yeux, l'influence du documentaire se fait encore sentir dans nos films de fiction. «Moins de chichis, plus de naturel», tranche-t-il. La résilience des minorités trouve écho dans son coeur. Au Québec, il se sent chez lui.

En 2008, cette légende vivante du cinéma et de la photographie, maître contemporain de l'image et du sens, a remporté le prix Louis-Delluc couronnant par jury le meilleur film français de l'année. C'était pour La Vie moderne, incursion frontale dans un monde rural en décomposition. Une joie. «Car ce prix est très important pour le documentaire, toujours complexé face à la fiction. La Vie moderne fut présentée à Cannes, en sélection officielle... mais pas en compétition, voyez-vous.»

Les plus grands s'entêtent à rester simples et délicieux. Révéré par tous, il se décrit au départ mauvais photographe, mauvais cinéaste, mauvais tout ce qu'on voudra. Et le croira qui veut. «C'est le son au cinéma qui m'a sauvé. Je ne suis pas devenu un photographe obsédé par les plans, qui filme avec de belles images, mais un être à l'écoute. Le discours doit passer avant l'image.»

Depardon est un créateur d'ancrage et de voyage, avec une vision à la fois d'ethnologue et de journaliste témoin. Né dans une ferme du Garet, après une initiation précoce à la photographie (son film autobiographique Les Années déclic, en 1984, en témoigne), il vécut à Paris, où il souffrit du déracinement, expatrié de l'intérieur, avant d'être envoyé comme photographe, en 1960, couvrir l'expédition SOS-Sahara. Parti en quête de trois hommes égarés en plein désert, il les sauva et publia des photos-chocs dans Paris Match. Début d'une carrière fulgurante.

Il connut la censure, entre autres pour son documentaire débouté sur la campagne de Giscard d'Estaing. «J'avais montré la solitude de l'être politique, et certains n'aiment pas la voir exhibée...»

Prendre le temps... Son secret: apprivoiser ses modèles. L'enfance parmi vaches et oiseaux fut une école de patience. «À la campagne, le rythme est différent. Quoique je n'ai pas de don pour les langues étrangères, ce rapport commun au temps m'a permis d'entrer en contact avec des peuples du Sahara ou d'ailleurs. Quant aux vieux agriculteurs français que j'ai filmés, ils semblent mener la vie de la vie de nos grands-pères, mais leur résilience rejoint la quête écologique actuelle. Le passé constitue un élément moteur de la modernité.»

Il dit refuser la séduction de l'image. Pourtant, ses fictions lancinantes de désert, comme Une femme en Afrique et Un homme sans l'Occident, avec leurs cadrages parfaits, dégagent une pure séduction. «En fait, mes films expriment différentes facettes de moi-même. Quand je suis en colère, comme dans mes documentaires urbains sur l'univers de la justice, des hôpitaux en France [San Clemente, Délits flagrants, Urgences, 10e chambre, instants d'audience, etc.], j'ai tendance à filmer de façon plus frontale, sans quête de style, sans grosse équipe non plus, ce qui rassure les gens et m'a ouvert des portes inédites, une cour de justice par exemple. Mes films sur le monde rural [Profils paysans 1 et 2, La Vie moderne, etc.] sont captés également dans la rage.» Mais il y a les autres. Et plusieurs Raymond Depardon...

«Je suis aussi un voyageur du XIXe siècle, qui vient seul en des terres étrangères sans chercher à dominer l'autre. J'aime les mondes au bord du gouffre comme j'aime donner la parole aux sans-voix. Ainsi mes images servent-elles à quelque chose. Pourtant, quand j'appuie sur le clic, l'image est déjà morte. Le présent constitue un moment d'ambiguïté.»

Depardon a toujours revendiqué la subjectivité du regard, celle du photographe et du documentariste, mais son éthique le porte à conserver une distance face au sujet. Sa devise: ne donner priorité ni a l'un ni à l'autre. «Au début, on me reprochait cette approche de neutralité, qui fut par la suite beaucoup imitée, mais sans le respect du temps...»

Lui qui fonda en 1966 la désormais légendaire agence photographique Gamma et qui, dans Reporters (1981), avait capté le quotidien de ses confrères croqueurs d'images, observe la débâcle financière de Gamma et voit dans les tractations en cours une manoeuvre pour se débarrasser des photographes permanents. Il se montre sans illusions. À ses yeux, l'âge d'or de la photographie appartient au passé, avec terrain repris par la télé, Internet, et le pouvoir passé aux mains des bonzes de la communication. Il ne se rallie qu'aux auteurs libres derrière leurs caméras, pigistes, sans entraves, avec signature propre. Les temps ont changé. «Quand on a fondé Gamma, on croyait aux valeurs du partage, alors qu'aujourd'hui...»

Raymond Depardon a envie de refaire un documentaire personnel, dans la lignée de son autobiographique Les Années déclic. «Pour filmer les autres, il faut dire qui on est, entrer dans la chaîne, aller jusqu'au bout.»

Avec Paul Virilio, à la suite d'une demande de la Fondation Cartier pour l'Art contemporain, il a parcouru le monde en donnant la parole à des communautés au bord de l'extinction, à travers le thème de la Terre natale. Ces images et ces voix créèrent à Paris l'événement.

Depardon emprunte désormais les chemins de la France profonde, et exposera en septembre 2010, à La Grande Bibliothèque de Paris, se mettant à l'écoute de ses compatriotes de province qui expriment leurs peurs et leurs rêves face à la mondialisation galopante.

Lui qui a parcouru la planète sous toutes ses latitudes et capturait déjà des images des guerres d'Algérie et du Vietnam, lui qui voit le monde changer et affirme avoir photographié au Chili le trou dans la couche d'ozone, demeure néanmoins optimiste. Question de tempérament et de foi humaniste. «Peut-être les fléaux feront-ils naître une nouvelle solidarité», se plaît-il à rêver.

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