Cinéma - Cul sec

Irréversible n'est pas un film qu'on aime ou qu'on n'aime pas. C'est un film qu'on défend ou qu'on ne défend pas. Et comme sa force de frappe est aussi sa plus grande faiblesse — celle qui l'expose le plus ouvertement à l'hostilité —, c'est tout à l'honneur de Gaspard Noé, son réalisateur, de nous le jeter au visage sans que quelque faiblesse dramaturgique ou technique, sur laquelle on se serait rabattu avec soulagement, nous permette d'esquiver le coup. Derrière Irréversible et son récit à l'envers sur un monde tout croche, il y a un regard bien droit et une mise en scène équarrie qui forcent l'admiration.

Le récit d'Irréversible nous est rapporté, à la façon d'une rumeur cauchemardesque, depuis sa fin jusqu'à son début. À travers une suite de plans-séquences déclinés à rebours, le cinéaste nous expose aux gestes des personnages avant de nous révéler les motifs qui les ont conduits à les faire. Le meurtre, perpétré au début du film par les personnages campés par Albert Dupontel (le meilleur atout de cette distribution) et Vincent Cassel, est éclairé par le viol de la copine de ce dernier (courageuse Monica Bellucci), survenu quelques heures plus tôt. Pareillement, la pénombre dans laquelle se déroule ce dernier événement sera plus tard (mais plus tôt dans la chronologie des événements) éclaboussé par la lumière d'une scène de la vie conjugale qui confine au conte de fées.


Noé, à qui on doit un premier film remarqué (Seul contre tous), nous met face à un exposé implacable qui secoue notre confort et nous oblige souvent à regarder ailleurs. Créateur de ces images, organisateur de ce récit, Gaspard Noé est aussi, sur le plan moral, le grand absent du film, montré sans le filtre d'un point de vue. Avec pour résultat, escompté par celui-ci, que nous regardons son film, tels des orphelins, avec nos seules consciences pour repère.


La force d'Irréversible ne tient pourtant pas à grand-chose: quelques bons flashs scénaristiques («ce que j'appelle le scénario tenait en deux ou trois pages au moment du tournage», déclarait Gaspard Noé à la presse cette semaine), une caméra marathonienne et obsessive, un montage qui pulse ainsi que la tyrannie du hasard et du destin transformant des personnages minimalement développés en prédateurs assoiffés de vengeance.


Cela dit, l'équilibre délibéré entre Sodome et Gomorrhe (au début du film) et la bluette conjugale (à la fin), la descente aux enfers et la montée au paradis, passe néanmoins pour naïve. En forçant cette symétrie, en poussant aussi loin aux extrêmes, Noé étage un peu trop visiblement son abîme.


En dépit de cela, Irréversible n'est pas un film qu'on aime ou qu'on n'aime pas. C'est un film qu'on descend comme un verre de téquila. Cul sec.





À lire aussi l'entrevue avec Gaspard Noé dans le cahier Culture de samedi.

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